Martín Turrado Vidal, De malhechores a gente de orden. Historia de una partida bonapartista cordobesa.

Martin Turrado Vidal De malhechores a gente de orden

Martín Turrado Vidal, De malhechores a gente de orden. Historia de una partida bonapartista cordobesa, Madrid, Fundación Policía española, 2005, 285 p.

            Historien du fait policier dans l’Espagne contemporaine, l’auteur se penche ici sur ses origines, notamment l’éventuelle adaptation du « modèle napoléonien »[1] durant la Guerre d’Espagne (1808-1814). Les rapports inédits du commissaire Esteban Díaz Guijarro, responsable de son application dans la préfecture de Cordoue durant l’occupation française, fournissent la matière, après une première présentation en 2004[2], d’une monographie bien charpentée et des plus suggestives, sur un sujet neuf : la genèse et le quotidien d’une « guérilla afrancesada »[3].

            Dans un contexte de crise, face à l’essor de l’insécurité lié aux « brigands », le régime de Joseph Napoléon a recherché l’appui de la population contre les insurgés. Notamment par la multiplication des tentatives visant à son encadrement et à son quadrillage, par le biais de formations paramilitaires autochtones organisées en Andalousie. M. Turrado Vidal évoque d’abord le cas des milices civiques (p. 63-65), puis celui des Escopeteros créés par Soult, projet dont il souligne avec raison le poids financier exorbitant (1 633 740 reales/an pour la préfecture de Cordoue, p. 69) à la charge des communes concernées, enfin l’hypothèse d’un armement généralisé des journaliers au printemps de 1812, afin de rentrer des moissons alors indispensables à la survie de l’Armée du Midi. L’absentéisme répandu au sein des gardes civiques, les difficultés à recruter des Escopeteros, la mesure du printemps 1812 illustrent, selon l’auteur, les limites de la pacification et l’insécurité croissante régnant dans les campagnes[4].

D’où l’intérêt des propositions originales du commissaire Díaz Guijarro, nommé en juillet 1810 et très mal vu de l’administration josefina pour son zèle à servir les autorités impériales, en l’occurrence le général gouverneur des préfectures de Cordoue et Jaén. D’abord, le contrôle de la population par les recensements de voisinage (pratique établie à Madrid en 1768, suite à l’émeute contre Esquilache, et qu’il connaissait bien en tant qu’alcalde de barrio sous l’Ancien Régime) dont il espère l’identification des insurgés (p. 84-86). Ensuite et surtout, il leva une unité de police montée en juillet 1811. D’abord composée de 12 hommes et d’un caporal, elle compta jusqu’à 31 hommes, généralement déserteurs ou guérilleros ayant fait leur soumission aux Français. La principale originalité de cette unité fut son autofinancement, grâce à la revente des produits de contrebande saisis. Preuve de son succès, elle suscita la création de corps similaires à Almodovar del Río (août 1811) et à Castro del Río (avril 1812), deux localités situées sur le Guadalquivir, devenu un axe névralgique pour la logistique impériale grâce aux travaux entrepris par Soult[5]. Pour leur concepteur, c’était également le moyen de s’imposer face aux autres chefs locaux de contre-guérilla, « Balazos » ou « el Marquesito » (p. 148).

            Bénéficiant d’une grande autonomie et de privilèges statutaires, ces policiers furent voués, outre des tâches ponctuelles de défense locale, à la traque des brigands, insurgés, déserteurs impériaux ou josefinos, et surtout à la répression de la contrebande, où ils se montrèrent particulièrement zélés. Ils accomplirent aussi quelques « basses besognes » au service de l’occupant, notamment des négociations officieuses avec divers chefs de bande et des opérations d’infiltration (favorisées par le fait qu’ils n’avaient pas d’uniforme, uniquement un brassard muni d’un écusson). Sauf quelques désertions et vols, leur réussite apparaît manifeste dans leur bilan : dans les nombreuses escarmouches où ils furent impliqués durant une année d’activité, ils n’eurent aucun mort et ne furent surpris qu’une fois. Ce succès s’expliquait par leur connaissance du terrain et leur insertion dans un réseau clandestin de sociabilités (recéleurs, informateurs…) liée à leurs anciennes activités délictueuses.

            Au total, nous avons là une analyse éclairante, dévoilant le pragmatisme des autorités militaires françaises, acquis lors de confrontations antérieures (pour Soult, la lutte contre les montagnards suisses et les Barbets piémontais, entre 1799 et 1801). Cela, en plus de l’évolution répressive du régime napoléonien, justifie la priorité portée au développement d’une police en Andalousie, de fait autonome vis-à-vis du gouvernement madrilène, dès sa création en octobre 1811 ; soulignons d’ailleurs le caractère pionnier de l’expérience menée à Cordoue à cet égard. En toute logique, les Andalous fournirent un quart des policiers espagnols réfugiés en France après 1813, situation sans comparaison possible avec les autres branches de l’administration méridionale josefina[6]. Surtout, cette monographie révèle la complexité du conflit, largement due à sa dimension civile. Au lieu de l’affrontement occupants/occupés longtemps dominant dans l’historiographie de la Guerre d’Espagne, nous assistons à un jeu constant entre forces napoléoniennes, administration josefina, forces auxiliaires, population civile, brigands et insurgés.

Jean-Marc LAFON


[1] Avec toutes les nuances et précautions qu’implique l’usage d’une telle formule, cf. J.-M. Berlière, « Un “modèle napoléonien” de police », Ordre et désordre dans le système napoléonien, J.-J. Clère & J.-L. Halpérin (dir.), Paris, Éditions La Mémoire du Droit, 2003, p. 177-186.

[2] M. Turrado Vidal, « La partida de agentes montados de policía en Córdoba », Las guerras en el primer tercio del siglo XIX en España y América, P. Castañeda Delgado (Coord.), Madrid, Deimos, 2005, I, p. 669-687.

[3] Cf. A. Gil Novales, « La guérilla afrancesada », Guerra di popolo, guerriglia, guerra civile. L’elaborazione teorica del Risorgimento al secondo conflicto mondiale, Milano, 2002 (sous presse).

[4] Pour ma part, je serai moins affirmatif sur ce point, même si la situation des troupes françaises, en Andalousie comme dans le reste de l’Espagne (royaume de Valence mis à part) s’est indéniablement dégradée au printemps 1812. Je crois avoir démontré dans ma thèse, L’Andalousie et Napoléon (1808-1812) et dans divers travaux postérieurs (notamment « ¿Contra-insurrección y/o guerra total? Estudio de la política “pacificadora” desplegada por Soult en Andalucía (1810-1812) en el nuevo marco bélico », Cuadernos del Bicentenario, 10, 2010, p. 175-190), la relative réussite des recrutements autochtones pratiqués par l’Armée du Midi.

[5] J.-M. Lafon, L’Andalousie et Napoléon (1808-1812). Contre-insurrection, collaboration et résistances dans le Midi de l’Espagne, Paris, Nouveau Monde, 2007, p. 407-411.

[6] Ibid., p. 336.

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