Manuel Marín, Clientélisme et domination politique en Espagne. Catalogne, fin du XIXe siècle.

Manuel Marin Clientelisme et domination politique en Espagne

Manuel Marín, Clientélisme et domination politique en Espagne. Catalogne, fin du XIXe siècle, Paris, L’Harmattan, 2006, 213 p.

Professeur de Civilisation espagnole au Havre, l’auteur envisage la Restauration, parlementarisme dévoyé, à travers le cas de Pablo Turull, industriel et cacique de Terrassa (province de Barcelone), grâce à ses archives privées, entre 1876 et 1887.

Le Turno político impliquait d’appuyer les candidatures officielles (encasillados) sur un fondement clientéliste. Le caciquisme confortait la loi électorale de décembre 1876 qui, après avoir destitué près de 3 000 maires, prévoyait que ceux des villes dépassant 6 000 habitants seraient nommés par le pouvoir. M. Marín diverge donc de l’historiographie du Partido Popular qui célébra en 1997 Cánovas comme le fondateur de la « droite démocratique » et qualifiait, avec le plus grand sérieux, le caciquisme d’outil de pacification sociale (p. 14).

Le poids de Turull s’explique par sa fortune et son statut de grand propriétaire, mais surtout par sa fonction de trésorier de la Caisse d’Épargne de Sabadell, qui lui permet d’accorder ou refuser des prêts, à son gré. Tout en s’efforçant de répondre aux attentes du pouvoir, il se montre souvent bienveillant envers des fédéralistes fréquentés durant sa jeunesse (p. 33).

La légitimation symbolique du caciquisme se fonde sur un code de l’honneur, l’appui de l’Église, mais aussi, dans ce cas, le soutien des républicains, acquis à Turull par son avocat Viladot (p. 44-45). Elle supposait de protéger les faibles face à la Justice, à l’Administration, au Fisc – moyen de répression politique aux mains des municipalités – et surtout d’une conscription n’affectant que les plus pauvres.

Médiateur culturel dans une Espagne majoritairement analphabète, chose bien connue, il peut jouer les mécènes en intervenant dans la définition d’un art officiel, ce qui l’est moins. Cultivé et soucieux d’innovations, Turull appuie les pétitions d’enseignants et la création d’une bibliothèque populaire à Sabadell. Reste que cette attitude est ambivalente : « Mais en prenant la “défense” de ses administrés et en s’érigeant comme ultime rempart contre les exactions de l’État, le cacique contribuait à alimenter cette image si négative de l’État dans l’imaginaire collectif des Espagnols et à saper les fondements de la construction de l’État-nation en Espagne » (p. 59).

L’économie morale du caciquisme repose sur des pratiques et des conceptions archaïques : les mauvais coups sont permis durant les élections, mais le recours à un arbitrage extérieur, le Tribunal du contentieux électoral, est perçu comme déloyal. « Ceux qui n’acceptaient pas la défaite et dénonçaient la fraude dont ils auraient été victimes, menaçaient l’équilibre fragile d’un système reposant sur la fiction électorale » (p. 80). D’ailleurs, ce Tribunal n’était qu’un paravent : sur toute la période, seules 3 élections furent invalidées en 1879, 3 autres en 1881, 1 en 1884 et 9 en 1886 (p. 82).

            M. Marín analyse ensuite les relations du cacique avec l’administration et le pouvoir judiciaire. « La fonction d’intermédiaire du cacique auprès du pouvoir central est directement liée au mauvais fonctionnement de cette administration espagnole de la Restauration (…) » (p. 123). Le monde ouvrier, exclu par un suffrage censitaire et soudé par l’anarchisme, se tient à l’écart, sauf quelques « jaunes » potentiels (p. 128). La collusion avec la Justice constitue un des piliers du système (p. 133). Les caciques utilisent à l’occasion des hommes de main, mais la Guardia Civil préserve le monopole étatique de la violence. Ici, l’État de Cánovas s’avère supérieur à celui né du Risorgimento, l’ordre n’étant maintenu dans le Mezzogiorno que par l’alliance entre propriétaires terriens et Mafia (p. 135-136). Le cacique joue un rôle majeur dans le choix des juges municipaux, notamment chargés de l’élaboration et de la mise à jour des listes électorales (p. 142-143).

            Suit l’étude des procédés électoraux, la réunion de proches, dans une « sphère de sociabilité immédiate », selon la formule de Christine Guionnet (p. 170). Moins connus et davantage riches de sens apparaissent les cortèges électoraux, mobilisation collective du vote villageois (p. 176). Incluant plusieurs tournées à l’estaminet, un transport jusqu’au chef-lieu et un repas, le tout payé par le cacique, ils ne peuvent que contribuer au discrédit du processus électoral. L’auteur oppose ces « troupeaux avinés » aux cortèges solennels, derrière les notables dans la France du temps, décrits par Alain Garrigou et Raymond Huard (p. 178). De plus, il n’y a pas de secret du vote (p. 179) et les scrutateurs sont clients du cacique (p. 180-181). Enfin, le banquet « offert » est un potlacht (p. 183), par opposition aux banquets républicains, rituels de fraternisation et de construction symbolique officieuse (p. 184-185).

            Dès 1885, apparaît une crise morale en Catalogne, contre le libre-échangisme promu par Cánovas, mais l’évolution du patronat vers le catalanisme ne se produit vraiment qu’après le désastre colonial de 1898 (p. 188). L’opposition des ouvriers contribua à fragiliser la position de Turull, jusqu’à sa « mort symbolique », célébrée par ses ennemis (p. 200).

Le caciquisme apparaît donc à la fois comme le résultat d’un déficit de légitimité de l’État et un frein à l’émergence d’un État-providence (p. 202-203). Il suscite l’essor d’un fort antiparlementarisme et d’une culture de la violence politique. Il put jouer dans le processus de (re)construction nationale catalane ; c’est une hypothèse avancée par l’auteur (p. 203).

            L’intérêt de cette étude tient à la finesse de ses analyses, nourries par une histoire politique renouvelée[1] après le long discrédit où l’avait tenue l’École des Annales, comme de l’angle d’approche retenu, clairement redevable à la microstoria italienne. Tous deux mettent en lumière les ressorts peu ragoûtants d’un système politique décrié. Le cas catalan permet de généraliser un caciquisme longtemps cantonné au sud de la Péninsule, où il est sans doute apparu dans la seconde moitié du XVIIIe siècle[2].

Jean-Marc Lafon


[1] Cf. Pour une histoire politique, R. Rémond dir., Paris, Seuil, 1995 (1ère édition 1988).

[2] Ch. Windler, « Gérer des réseaux de relations : intermédiaires “indépendants” et agents de la noblesse seigneuriale », Réseaux, familles et pouvoirs dans le monde ibérique à la fin de l’Ancien Régime, J. L. Castellano & J.-P. Dedieu dir., Paris, Éditions du CNRS, 1998, p. 147-168.

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