Jean-Joël Brégeon, Napoléon et la guerre d’Espagne 1808-1814

Bregeon Napoleon et la guerre d'Espagne

– Jean-Joël Brégeon, Napoléon et la guerre d’Espagne, 1808-1814, Paris, Perrin, coll. Pour l’histoire, 2006, 356 p.  (Il existe depuis 2013 une réédition augmentée, que j’évoquerai à la fin).

À en croire la 4e de couverture, « cette étude se veut une synthèse donnant une part aussi belle au versant espagnol qu’au versant français [du conflit] » ; une opinion similaire est exprimée dans l’avant-propos (p. 14). L’intention est à l’évidence louable, mais l’auteur de cet ouvrage longuement mûri (de février 2002 à novembre 2005, p. 264) s’en est-il vraiment donné les moyens ?

La bibliographie finale se limitant à quelques ouvrages généraux, la consultation minutieuse des notes – au demeurant conséquentes – laisse planer des doutes à cet égard. L’historiographie française semble bien maîtrisée, à part quelques omissions, notamment la thèse brillante de Xavier Abeberry Magescas[1]. Il n’en va pas de même pour les mémoires : sur près d’une vingtaine de nouveaux témoignages concernant la guerre d’Espagne parus dans l’Hexagone depuis les années 1990, seul celui de Charles d’Agoult est mentionné et utilisé. Le lecteur doit alors se contenter d’anecdotes généralement rebattues, aux dépens d’un matériau inédit et souvent riche, en particulier quand il émane de membres du corps médical comme Tyrbas de Chamberet ou d’Héralde[2].

Surtout, les lacunes sont flagrantes concernant l’historiographie anglo-saxonne. Ainsi, le nom de Charles J. Esdaile n’apparaît jamais dans le texte, alors qu’on doit à cet historien britannique une remise en cause, aussi iconoclaste que féconde, du rôle de la guérilla et la première étude, conduite selon des critères scientifiques dûment explicités, de sa sociologie. C’est dire si le chapitre consacré à ce thème (p. 176-185) s’en ressent, en multipliant généralités, affirmations sans fondement, approximations et autres confusions. Ainsi, Jauregui, opérant initialement dans le Pays Basque et la Navarre, puis censé s’être réfugié en Andalousie (Serranía de Ronda), est donné comme un rare exemple de « guérillero migrant » (p. 180) : il s’agit en fait, dans cette dernière zone, d’un autre chef de bande, Andrés Ortíz de Zarate, également surnommé « El Pastor »…

            La situation est plus manifeste encore pour les historiens espagnols, dont les noms sont de fait souvent malmenés. En effet, les références hispaniques de J.-J. Brégeon ne s’aventurent que très rarement au-delà de 1989, date de la dernière recension bibliographique française, œuvre de Jean-René Aymes[3]. Cette synthèse autoproclamée méconnaît donc grossièrement le renouvellement récent des études consacrées à cet événement fondateur dans la Péninsule, grâce à une série de colloques[4] et aux travaux novateurs de Jorge Sánchez Fernández, Francisco Luis Díaz Torrejón, Esteban Canales, Francisco Javier Maestrojuan Catálan, Juan López Tabar, Luis Sorando Muzás… De même, la dernière biographie de l’Empecinado est attribuée (p. 288) à Florentino Hernández Girbal (1985), alors que l’étude de référence est désormais celle d’Andrés Cassinello Pérez, publiée en 1995[5]. Cette ignorance généralisée s’avère d’autant plus fâcheuse qu’elle accrédite, même de façon implicite, la permanence d’une « historiographie espagnole très portée à exalter les faits de résistance, à noircir l’occupant avec le risque de produire une véritable légende dorée des patriotes de 1808 » (p. 12). Un tel jugement, pertinent jusqu’à la fin de l’époque franquiste (et encore !), n’est vraiment plus de mise aujourd’hui.

            Dans ces conditions, l’ouvrage, alternant courtes séquences événementielles et thématiques, apparaît forcément inégal. On ne peut espérer de réelles mises en perspective, excepté pour des sujets essentiellement traités par des auteurs français tels Jean-René Aymes, Nicole Gotteri ou Richard Hocquellet, ou relevant d’anciennes « strates » historiographiques. Le chapitre concernant la collaboration (p. 130-143) s’avère très décevant, en privilégiant l’anecdotique au détriment de l’analyse du projet de gouvernement de Joseph ou de l’étude sociologique des afrancesados. En revanche, celui sur la contre-guérilla (p. 186-198) contient quelques points de comparaison et éléments intéressants, principalement empruntés à la biographie de Bugeaud de Jean-Pierre Bois. Il en va de même pour le pillage des richesses artistiques de la Péninsule (p. 225-230), thème novateur même si, là encore, la réflexion tourne assez rapidement court, faute de matière. De fait, l’auteur ignore les travaux – il est vrai tous espagnols – analysant ces tristes conséquences de la guerre et de l’occupation à Madrid, Valladolid, Burgos ou Malaga, qui se sont multipliés depuis la fin des années 1980[6]… Dans l’ensemble, les Annexes et pièces jointes ne présentent guère d’intérêt ; il s’agit – au mieux – de rapides notes de lecture.

            Enfin, on n’est pas obligé de partager l’admiration manifeste de J.-J. Brégeon pour des historiens aussi objectifs et peu engagés que Pierre Gaxotte (p. 267) ou Jacques Bainville (p. 274), censés incarner l’alpha et l’oméga de l’historiographie du Premier Empire. Il faut sans doute voir là l’origine du chapitre inutilement polémique[7] consacré à l’impact de la franc-maçonnerie (p. 144-151). Son importance en Espagne y est d’ailleurs surestimée, en contradiction flagrante avec les résultats des longues recherches effectuées par Juan Antonio Ferrer Benimeli, qu’il connaît pourtant, puisqu’il cite un de ses premiers travaux (p. 284). L’auteur préfère visiblement ici se fier aux élucubrations des quelques mémorialistes inspirés par un sujet aussi fertile en anecdotes rocambolesques, à l’instar du fallacieux Jules Marnier… Par ailleurs, reconnaître l’ambiguïté du Flagellant de Séville (p. 313) de Paul Morand (1951) est certes louable, mais pourquoi ne pas avoir mentionné l’imprégnation anglophobe et antisémite de ce roman « historique »[8] ?

            Bref, je ne saurais trop recommander au lecteur néophyte désireux d’aborder la guerre d’indépendance espagnole de s’en tenir à la réédition de l’ouvrage classique de Jean-René Aymes[9], fruit d’un véritable travail de recherche et de réflexion, de surcroît bien enlevé. Quoique rapidement consultée, la nouvelle version, en édition de poche (coll. Tempus, 2013), ne me semble pas devoir modifier substantiellement ce jugement. Sa principale (en fait unique) modification est de bénéficier d’une actualisation bibliographique (p. 397-401) néanmoins insuffisamment sélective s’agissant des auteurs espagnols. En fait, une réécriture en profondeur de l’ouvrage aurait été souhaitable, autant que nécessaire.

Jean-Marc LAFON


[1] X. Abeberry Magescas, Le gouvernement central de l’Espagne sous Joseph Bonaparte (1808-1813). Effectivité des institutions monarchiques et de la justice royale, thèse de Droit sous la direction de L. Caillet, Paris XII, 2001.

[2] J. Tyrbas de Chamberet, Mémoires d’un médecin militaire, Paris, Christian, 2001 ; J.-B. d’Héralde, Mémoires d’un chirurgien de la Grande Armée, Paris, Teissèdre, 2002.

[3] J.-R. Aymes, « L’Espagne en mouvement, 1768-1814 », Les Révolutions dans le monde ibérique, PU de Bordeaux, 1989, I, p. 7-140.

[4] Les plus importants étant sans doute El Dos de Mayo y sus precedentes, L. M. Enciso Recio (Coord.) Madrid, Consorcio para la organización de Madrid Capital europea de la Cultura, 1992, et Fuentes documentales para el Estudio de la Guerra de la Independencia, F. Miranda Rubio (Coord.)., Pamplona, Eunate, 2002.

[5] A. Cassinello Pérez, Juan Martín el Empecinado o el amor de la libertad, Madrid, Editorial San Martín, 1995.

[6] La thèse de M. D. A. del Castillo-Olivares, José Bonaparte y el patrimonio artístico de los conventos madrileños, Universidad Complutense de Madrid, 1987; M. J. Redondo Cantera, “La política bonapartista sobre los bienes artísticos del clero regular y su repercusión en un medio provincial: Valladolid, 1808-1813 », Boletín de la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, 73, 1991, p. 253-290 et « Las perdidas de la platería vallisoletana durante la Guerra de la Independencia », Boletín del Semanario de Arte y Arqueología, 59, 1993, p. 491-502; L. S. Iglesia Rouco & M. J. Zaparraín Yañez, « El patrimonio artístico burgalés durante la ocupación francesa (1808-1813). Luces y sombras », Intervención exterior y crisis del Antiguo Régimen en España, G. Butrón Prida & A. Ramos Santana (Coord.), Universidad de Huelva, 2000, p. 115-130; J. González Torres, « La ocupación francesa de Málaga y la expoliación del patrimonio de la Iglesia: la platería perdida », La Guerra de la Independencia en Málaga y su provincia, M. Reder Gadow & E. Mendoza García (Coord.), Málaga, CEDMA, 2005, p. 643-654…

[7] Si l’on suit Brégeon, la franc-maçonnerie servit « d’assurance tous risques » et surtout de paravent aux activités criminelles : les officiers supérieurs les plus pillards n’étaient-ils pas tous maçons ? Bel exemple de syllogisme spécieux !

[8] Cf. J.-M. Lafon, « L’impact littéraire de la Guerre d’Indépendance espagnole en France aux XIXe et XXe siècles », Bulletin Hispanique, 2, 2001, p. 543-562, p. 552-555, et F. Zumbiehl, « Paul Morand y la Guerra de la Independencia », Historia de España en la literatura francesa. Una fascinación…, M. Boixareu & R. Lefere (dir.), Madrid, Castalia, 2002, p. 625-636.

[9] J.-R. Aymes, La guerre d’indépendance espagnole, Paris, Nouveau Monde/Fondation Napoléon, 2003 (1ère édition 1973).

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