Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l’empire ? Les guerres coloniales au XIXe siècle.

Jacques Fremeaux De quoi fut fait l'Empire

Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l’empire ? Les guerres coloniales au XIXe siècle, Paris, Éditions du CNRS, 2010, 576 p.

            Jacques Frémeaux, spécialiste reconnu de la colonisation française, a accompli ici une tâche impressionnante, l’étude comparative, autant qu’approfondie, des entreprises coloniales menées par l’Occident entre 1830 et 1914. En effet, outre les pays de tradition impériale établie depuis l’époque moderne (Angleterre, France, Pays-Bas, Espagne et Portugal), il envisage les colonisateurs apparus au cours du XIXe siècle (Belgique, Allemagne et Italie), sans négliger la colonisation « intracontinentale » opérée par la Russie et les États-Unis. Surtout, il en dissèque, avec minutie et de façon presque exhaustive, la dimension spécifiquement militaire. Or, les guerres coloniales ont longtemps été méprisées, pour diverses raisons, tant par les états-majors que par les théoriciens militaires[1]. Cela explique sans doute le désintérêt persistant des historiens, et a fortiori des historiens militaires, pour le sujet, à l’exception d’un renouveau récent de « l’histoire-bataille »[2], non mentionné par l’auteur.

            Autant dire que cet ouvrage aborde une quasi friche historiographique, avec un plan très détaillé, structuré en chapitres et sections thématiques, visant à son exploration la plus approfondie possible. Le revers d’une telle démarche est l’inévitable fragmentation d’une matière surabondante et traitée de façon kaléidoscopique ; la bibliographie, du fait de sa richesse, présente le même défaut. Le lecteur doit dès lors rassembler et réorganiser les informations qui l’intéressent plus spécialement, aidé par deux index précieux (noms de personnes et de lieux) et un dossier cartographique très utile. Mais l’effort en vaut largement la peine, au vu de la somme de connaissances réunies et toujours mises en perspective.

            Il s’attache d’abord à définir la guerre coloniale par l’éloignement, les rigueurs du climat et du terrain, obstacles surmontés par la supériorité occidentale en matière de transports de communications (avec le quasi monopole anglais sur les lignes télégraphiques sous-marines, p. 10-12, jusqu’à l’apparition de la TSF à la fin de la période) d’armement – surtout à partir de 1850 – et d’organisation, mais aussi par l’emploi obligé de troupes indigènes. L’élan colonial est du à une « bonne conscience civilisatrice » largement partagée, au-delà de la seule IIIe République française (p. 24-25), mais aussi à une volonté de puissance (mesurable, depuis l’Antiquité, en terres et en hommes taxables et mobilisables) ainsi qu’à une logique de précaution et de compétition.

            Les armées coloniales sont des organisations complexes, largement métissées, au recrutement parfois spécifique et souvent élitiste, attirant davantage des soldats que des militaires (p. 101). Les formations indigènes, d’abord irrégulières et privées, y occupent une place toujours plus importante, choisies parmi les « races martiales » (Sikhs, Gurkhas, Bambara, Amboinais…). Robustes et frugales, sommairement instruites, dotées d’un armement moins moderne que les troupes « blanches », fortement encadrées d’officiers européens (seuls les sous-officiers sont indigènes), elles deviennent bientôt un instrument de combat loyal et apprécié, apte aux projections dans les autres territoires de l’Empire, voire en Europe même (mais pour la seule France, dès le Second Empire avec l’expédition de Crimée et la campagne d’Italie).

Cependant, la faiblesse numérique des armées indigènes, leur armement déficient et mal entretenu, l’individualisme exacerbé des combattants, leur pénurie de cadres, comme l’absence de soutiens extérieurs et de véritable nationalisme rendent leur soumission inéluctable. La présence de leaders brillants, tels Abd el Kader, Chamil ou Samori ne peut que prolonger un temps la résistance. Car la guérilla, arme privilégiée des « colonisés » misant sur la lassitude des occupants, s’avère à double tranchant, ne pouvant persister dans la durée sans sacrifices disproportionnés de la part de la population. Cela explique aussi la médiocrité tactique des conquérants, la persistance de méthodes archaïques (comme le carré d’infanterie) et leur inadaptation croissante à la « grande guerre », notamment dénoncée en France après 1870. L’occupation partielle, limitée aux « pays utiles », s’étant révélée chimérique, la pacification succède à la conquête. Impliquant généralement peu de moyens (à peine 60 000 hommes pour les 8 millions de km² de l’Afrique Noire française, et une densité comparable pour l’Ouest américain ou l’Afrique allemande, p. 365), elle évolue vers des solutions moins arbitraires, plus modérées, jusqu’à la « pénétration pacifique » théorisée et pratiquée par Gallieni et Lyautey. J. Frémeaux remarque pourtant, non sans raison, que « tout se passe comme si les conditions de la guerre dépendaient au moins autant du terrain et de la capacité de résistance que des doctrines de pacification » (p. 362).

Abordant « l’incroyable férocité des guerres de conquêtes », l’auteur fait preuve d’une approche dépassionnée et méthodique, écartant tant les nostalgiques des supposées grandeurs impériales que les apôtres récents de la repentance, acharnés à inventer des « génocides coloniaux »[3] de tous côtés et souvent enfermés dans la seule histoire des représentations ou des « cultures de guerre ».

Reste que la normalisation et la réglementation croissantes de la guerre ignorèrent largement le terrain colonial, dont les combattants étaient des « partisans », voire des rebelles aux yeux des conquérants. Ils étaient habitués d’autre part à mutiler les cadavres et ne respectaient pas les civils. La répression se faisait alors féroce, autant que sommaire : razzias, enfumades, concentration forcée des populations (contre les insurgés cubains, les Boers, mais aussi les indépendantistes philippins soulevés contre les Etats-Unis), jusqu’à la politique clairement génocidaire adoptée par les Allemands contre les Herero de l’actuelle Namibie, entre 1904 et 1906[4]. L’esclavage, prétexte officiel récurrent de l’intervention coloniale, fut parfois maintenu par les nouveaux maîtres, comme dans le Caucase ou au Soudan français (actuel Mali)… Cela dit, l’auteur rappelle que les guerres civiles ou les répressions de minorités opprimées en Europe (Irlandais, Polonais…) étaient tout autant féroces (p. 475).

En fin de compte, au tournant du siècle, la guerre coloniale, si longtemps méprisée, finit par devenir, pour le meilleur et pour le pire, un champ d’expérimentation pour la « grande guerre ». Et cela, même si les armées métropolitaines ne surent pas toujours en adopter les enseignements, comme on l’a récemment démontré pour la France des premières années du XXe siècle[5]. De façon générale, les conflits coloniaux avaient souligné l’importance cruciale de la logistique et des structures sanitaires : les « grands chefs coloniaux » tels Gallieni, Lyautey ou Kitchener étaient avant tout de bons organisateurs. La Guerre des Boers mit en évidence le rôle de la puissance de feu et de l’invisibilité nouvelle des combattants (poudre sans fumée, tenues camouflées) ; les Italiens furent les premiers à employer l’aviation en Libye en 1911 (comme moyen d’observation de l’ennemi), vite imités par Français et Espagnols au Maroc… Alors que l’opinion européenne devenait de plus en plus sensible à « l’idée coloniale », l’armée apprit également à contrôler la presse (p. 496-497), expérience qui serait des plus utiles en 1914.

Jean-Marc Lafon


[1] À quelques exceptions près, comme le Hollandais Vermeulen-Krieger ou le Britannique C. E. Callwell…

[2] Cf. l’étude du combat de Rorke’s Drift (22-23/01/1879) contre les Zoulous par V. D. Hanson, Carnage et culture. Les grandes batailles qui ont fait l’Occident (2001), Paris, Flammarion, 2002, p. 339-402, ou Les désastres coloniaux, J.-P. Charnay (dir.), Paris, Éditions d’en Face, 2007.

[3] Mouvement notamment combattu, avec esprit – et parfois aussi quelques outrances -, par D. Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2008.

[4] Mais cette dernière serait le fruit d’une culture militaire spécifique au IIe Reich, selon la stimulante réflexion de I. V. Hull, Absolute destruction: military culture and the practices of war in Imperial Germany, Ithaca, Cornell University Press, 2005.

[5] D. Queloz, De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à outrance. La tactique générale de l’armée française, 1871-1914, Paris, Economica, 2009.

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