Domenico Losurdo, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes.

Losurdo revisionnisme en histoire

Domenico Losurdo, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, Paris, Albin Michel, 2006, 316 p. (1ère édition Italie, 1996).

Historien de la philosophie, l’auteur s’inscrit, avec cet ouvrage touffu, foisonnant et complexe, contre une interprétation révisionniste de l’Histoire, notamment mise en œuvre par François Furet et Ernst Nolte. Cette dernière, en se focalisant sur le rôle de l’idéologie, voyait dans la spécificité des événements révolutionnaires de 1789-1793 l’embryon du bolchevisme de 1917, ce qui l’amena à procéder à une relecture critique des deux conflits mondiaux et à discréditer des phénomènes comme l’antifascisme ou l’anticolonialisme.

Pour D. Losurdo, ces historiens ne firent que reprendre à leur compte les arguments de théoriciens contre-révolutionnaires, systématisés ensuite par des héritiers influents. Il en esquisse, par fragments successifs, une mosaïque généalogique : Burke, Barruel, Maistre et Bonald, puis Tocqueville et Taine, dénonciateurs de la « psychose révolutionnaire », Nietzsche, qualifié d’antisémite, et enfin Carl Schmitt, selon lequel la Révolution française remplaça l’adversaire par « l’ennemi absolu ». Notons déjà l’aspect hétérogène de cette assemblée, en particulier s’agissant de Nietzsche, dont les choix politiques apparaissent passablement caricaturés.

D’autre part, leur démarche comparatiste, opposant processus révolutionnaires anglo-saxons (Glorieuse révolution de 1688, Guerre d’Indépendance américaine) et français à la suite de Burke, était par trop partiale. Et il souligne, à juste titre, les ravages de la guerre civile anglaise, la répression sanglante des Irlandais par Cromwell, omis par ces auteurs, de même que l’exil forcé des loyalistes des 13 colonies après 1783 ou la Guerre de Sécession, aboutissement des contradictions internes de la nouvelle République. En outre, il rejette la singularité du « règne de Saturne », dissensions et déchirements des forces progressistes qui caractériseraient la seule Révolution française (p. 67). Car il note des scissions similaires parmi les puritains anglais et les Insurgents victorieux, fruits d’une révolution émanant des classes dirigeantes. Dès lors, « si on procède par une comparaison à l’enseigne de la longue durée passée dans les cycles révolutionnaires, c’est la France qui manifeste un plus haut degré de réussite » (p. 71).

À cet égard, D. Losurdo introduit un critère permettant d’évaluer la force et l’impact de cet antagonisme, qu’il baptise du néologisme « déspécification ». Il en distingue deux dimensions, la première politico-morale (la dichotomie ami/ennemi chère à C. Schmitt) et l’autre naturaliste, bien plus discriminatoire, car opposant le civilisé au barbare ou au dément (révolutionnaire jacobin). Celle-ci lui semble propre au monde anglo-saxon, manifeste à travers l’exemple des Irlandais ou des Peaux-Rouges. Certes, des glissements entre les deux « déspécifications » sont cependant possibles en France, comme en Vendée en 1794, où les insurgés furent progressivement assimilés à une « race maudite », mais de façon ponctuelle et somme toute provisoire (p. 82-83).

Après cette relecture de la « révolution atlantique », l’auteur aborde 1917, dont il s’attache à relativiser le caractère de « coup d’État démocratique » mis en avant par Churchill (par ailleurs soutien du putschiste blanc Kornilov) dès janvier 1920. Car les bolcheviks n’exerçaient pas d’hégémonie sur les soviets et, plutôt que par la violence, s’attachaient à augmenter leur audience par une propagande redoutable. Leur notion de « guerre civile internationale » s’opposa efficacement à la guerre totale développée tant par les Empires centraux que par l’Entente. Sans doute parce que cette guerre totale, bien avant 1917, impliquait de fomenter la subversion chez les colonies ou les minorités opprimées de l’ennemi, au nom d’une « croisade démocratique » pour les Alliés rejoints par Wilson ou de l’écrasement du despotisme tsariste pour l’Allemagne de Guillaume II. « La réalité de la guerre civile internationale finit même par frapper ou par menacer des groupes ethniques dispersés sur le territoire et qui peuvent difficilement constituer un danger » (p 109, avec l’exemple des germano-américains). Certes, le phénomène avait été reconnu par les révisionnistes (ici, C. Schmitt) mais attribué à la Révolution française, promue inventrice de la guerre totale. Or, Losurdo fait remarquer que la « croisade » fut d’abord prônée par Burke (et on pourrait ajouter d’autres réactionnaires européens, tel le capucin espagnol Diego de Cadix, auteur d’un libelle à succès sur ce thème dès 1794[1]), alors que Robespierre se refusait à exporter la révolution.

D’après l’auteur, « En lui conférant des caractéristiques permanentes, sinon immuables, et en ne tolérant plus de distinctions en son sein, la déspécification naturaliste de l’ennemi ouvre la voie à des formes de violence qui vont dans la direction du génocide » (p. 181). Il perçoit cette tendance à l’œuvre déjà dans la guerre coloniale prérévolutionnaire, ou dans sa variation ultérieure de la conquête de l’Ouest américain, tout en notant son extension progressive aux conflits entre « civilisés » : guerre hispano-américaine de 1898 et surtout « atrocités allemandes » de 1914 (p 198-199). Pour lui, reprenant quelques historiens révisionnistes américains, ces dernières ne sont de fait que « le résultat d’une savante manipulation » fabriquée à Hollywood : viols et mutilations devaient servir à stimuler les anxiétés raciales et sexuelles des citoyens américains et les inciter à entrer en guerre, la critique révisionniste justifiant ici par avance le négationnisme. Même s’ils ont établi la réalité de la tuerie injustifiée de plusieurs milliers de civils belges, luxembourgeois et français, John Horne et Alan Kramer partagent ce dernier jugement[2].

Pour Losurdo, le totalitarisme naît à travers la guerre totale pratiquée entre 1914 et 1918 ; il insiste à cet égard sur l’état d’exception régnant en Italie (p. 205-206), l’emploi délibéré des troupes coloniales comme chair à canon, la traque des espions et des minorités (pour certaines de ces dernières, on alla jusqu’à envisager la stérilisation forcée). Il y aurait donc un fossé qualitatif entre la « guerre totale » née de la Révolution Française et sa pratique durant le premier conflit total, théorisée a posteriori par Ludendorff et maintenue durant les années 1920 par les démocraties, au moyen de corps paramilitaires aisément désavouables, contre les Noirs américains ou les indépendantistes irlandais. « Qui a réellement commencé la terreur ? Sont-ce les bolcheviques ou leurs adversaires ? Est-ce la Révolution d’Octobre, ou la guerre totale contre laquelle elle s’est insurgée ? » (p 217). Et l’auteur de surenchérir, en classant – au risque assumé de l’anachronisme – parmi les premiers adversaires du totalitarisme Robespierre, Engels, Lénine ou Boukharine (p. 210-211) !

Continuant à récuser la comparaison entre fascisme et communisme, et en recourant non sans habileté aux analyses du premier Nolte[3], l’auteur réfute l’existence d’un génocide de classe, ou même d’un ethnocide, dans l’URSS stalinienne. Pour lui, la famine en Ukraine relève davantage d’une pratique de guerre coloniale (p. 253-255) ; la dékoulakisation fut loin d’être totale (p. 258) et le goulag avait pour vocation première de rééduquer les individus en faisant disparaître leurs racines bourgeoises, et non d’exterminer une classe sociale… Forçant encore le trait, le massacre de Katyn est attribué à l’anticommunisme et à l’antisémitisme de la caste des officiers polonais, qui a refusé le « recrutement et la structuration d’une armée nationale polonaise, certes dépendante de Moscou, mais en tout cas polonaise » (p. 264). Dès lors, « La divergence de fond entre les divers types de déspécification apparaît une nouvelle fois, différence refoulée ou ignorée par le révisionnisme historique » (p. 259). L’objection immédiate à ce raisonnement, précocement formulée par Orwell grâce à son expérience de la Guerre Civile espagnole, consiste dans la trahison délibérée de l’idéal communiste que fut son application par l’ensemble des régimes qui s’en réclamèrent, à partir de 1917 et jusqu’à aujourd’hui. Enfin, l’auteur conclut logiquement sa démonstration en distinguant du révisionnisme historique les revendications actuelles des descendants des Arméniens, Tsiganes, Noirs réduits en esclavage, Indiens… (p. 277), auxquelles il reconnaît une entière légitimité.

La dénonciation des méthodes révisionnistes (comparatisme faussé, omissions systématiques…) retient l’attention, par la pertinence des arguments et des exemples avancés. Pourtant, plusieurs points n’apparaissent pas clairement. De fait, on discerne souvent mal les opinions propres de l’auteur dans le foisonnement des citations et des démonstrations d’érudition. L’ouvrage multiplie les digressions et les redites, faute d’un plan véritablement maîtrisé, abusant de surcroît d’un jargon abscons seulement comparable à celui prôné par les gourous du pédagogisme. Le lecteur est ainsi invité à différencier « libérisme » et « libéralisme », « totalisme » et « totalitarisme »… Comprenne qui pourra. Plus gravement, le concept de révisionnisme historique n’est jamais défini, ses liens éventuels ou potentiels avec le négationnisme ne sont quasiment pas abordés[4]. D’ailleurs, la divergence idéologique entre révisionnistes allemands et américains (ces derniers critiquant, depuis la gauche ou l’extrême gauche, la « destinée manifeste » de leur pays) est gommée par l’auteur.

Jean-Marc Lafon


[1] Fray Diego de Cádiz, El soldado católico en guerra de religión, Barcelona, 1794.

[2] J. Horne & A. Kramer, German Atrocities, 1914. A History of Denial, Yale University Press, 2001.

[3] Dans son ouvrage Le Fascisme dans son époque, Paris, Juillard, 1970 (1ère édition allemande, 1963).

[4] Ce n’est sans doute pas pur hasard, si la Nouvelle Revue d’Histoire, organe « non-conformiste » attaché, entre autres, à la réhabilitation de Rebatet ou Brasillach, loue avec une telle assiduité les thèses du dernier Nolte, cf. G. Châton, « L’histoire au prisme d’une mémoire politique des droites extrêmes : Enquête sur l’histoire et la Nouvelle Revue d’Histoire, deux revues de Dominique Venner », Mémoires et histoires. Des identités personnelles aux politiques de reconnaissance, J. Michel dir., PU de Rennes, 2005, p. 213-243.

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