Compoix de Saint Martial (fin XVIe – début XVIIe siècles)

 

Pierre CASADO

            En l’état du document ce compoix est formé d’un registre de 329 feuillets, en dépôt aux Archives départementales du Gard sous la cote 2 E 68 / 726. Il n’y a pas de couverture, les cahiers sont décousus, certains folios sont déchirés. Le protocole indiquant les circonstances de la faction de ce compoix est absent de ce registre. L’ouvrage débute par la table des assujettis, dite Rubrique, qui comporte 8 folios dont 1 blanc, et présente des lacunes (folio déchiré) ; En ce qui concerne le corpus, les folios 16 et 95 sont déchirés, et les folios 6, 78, 79, 80, 238, 239 sont en déficit. Il faut y ajouter 3 folios déchirés sans indication de foliotation qui ont été mis en fin de registre par nos soins lors de la numérisation. Se trouve également en fin de registre un acte de 1880, faisant état d’un litige financier suite à une vente.

            Les mutations les plus anciennes sont de 1604 ; on peut donc dater ce document de la fin du XVIe siècle, et si l’on considère qu’en règle générale les premières mutations apparaissent environ une vingtaine d’années après la date de confection d’un compoix, cela nous renvoie vers les années 1580-1585 environ.

            Le corpus du compoix débute par les rôles de contribuables de Sainct Marsal, les notables étant déclinés en pemier ; puis il est agencé par masades : le Mas de Felgueyrolles parroisse de Sainct Marsal, le mas de Campayriol en la parroisse de Sainct Marsal, le Mas Barnyé /le Mas Barnier de la paroisse de Sainct Marsal, le Mas de la Amaryne, parroisse de Sainct Marsal, le Mas de la Poujade, le Mas de Campdurant, le Mas de Lirou, le Mas de Montsumuech, la Deveze parroisse de Sainct Marsal, le Mas des Hortz parroisse de Sainct Marsal, le Mas de la Marre parroisse de Sainct Marsal, le Mas de Baldet, le Mas del Bes, le Mas del Triayre en la parroisse de Sainct Marsal, le Mas de Lironnet parroisse de Sainct Marsal, le Mas de Cervielz (vérifier la graphie), le Mas del Viala parroisse de Sainct Marsal, le Mas de Cabane Vielhe. Enfin sont déclinés les forains, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas leur domicile principal à Saint-Martial et qui sont dénommés les Forestiers, avec indication de leur lieu de rattachement : Montpelier, le Mas del Castanet des Perdutz, Mas de Valbonne, Sainct Roman de Rocodieres, le Vigan, la parroisse de la Rouviere, Sumène, le Mas de Puechigal, Valnyere, Sainct André de Majencoules.

            La langue de ce compoix ressortit à ce que l’on peut appeler du français méridional de la fin du XVIe siècle, qui conserve un lexique majoritairement occitan adapté au système paradigmatique du français (féminin en /-e/ au lieu de /-a/ ; article masc. sing. /le/ au lieu de /lo/ qui se rencontre quelquefois graphiée à la française /lou/. Seuls quelques éléments peuvent être rattachés à la langue française : maison, jardin, pré qui remplacent respectivement les termes occitans ostal, òrt, prat.

Lexique

– Le bâti :

+ cazal, s. m. ; (selestre et cazal) ; occitan casal = « petit bâtiment, proche ou loin de la maison et quelquefois sans toiture, perçu comme une annexe de la maison ».

+ four, s. m. ; (hiere, four ; four, fourniel et courtil) ; francisation de l’occitan forn = « four à cuire le pain ».

+ jasse, s. f. ; (maison avec jasse) ; francisation de l’occitan jaça = « bergerie ».

+ maison, s. f. ; (maison d’habitation) ; français moderne maison = « maison » ; s’est substitué à l’occitan ostal.

+ palhié, s. m. (maison, palhié) ; occitan palhièr = « pailler ».

+ selestre, s. m. ; (maison dix canes, selestre deux canes ; selestre et cazal cinq dextres) ; occitan celèstre = « ciel ouvert, espace fermé sans toit pour donner du jour », « terrasse à ciel ouvert ».

+ talpenon, s. m. ; (le talpenon dudit cazal supérieur fesant separation) ; occitan talpenon = « faîtage ».

– L’agraire :

+ aiguevers, s. m. ; (du chef l’aiguevers du Serre) ; occitan aigavèrs = « sommet », « ligne de partage des eaux ».

+ anglade, s. f. ; (piece de terre contenant cazal trente canes, anglade seitze dextres) ; francisation de l’occitan anglada = « terrain nivelé pour être cultivé ».

+ appié, s. m. ; (appié et terre herme) ; occitan apièr = « rucher ».

+ arrozable, adj. m. ou f. (canabiere arrozable) ; graphie francisée de l’occitan arrosable = « disposant d’eau pour l’arrosage ».

+ attuffec, s. m. (ung attuffec de chastaniers) ; occitan atufec, variante de atufegat = « terrain bien entretenu pour la culture de tel ou tel arbre ».

+ bancel, s. m. ; (piece de terre contenant jardin…, labourative, bancelz) ; occitan bancèl = « bande de terre étagée », « gradin d’un terrain en pente ».

+ bosc, s. m. ; (chastanet, bosc et hereme) ; occitan bòsc = « bois ».

+ bouscaige, s. m. ; (bouscaige et herm) ; occitan boscatge ou français moderne bouscaige = « taillis », « fourré » .

+ canebiere, s. f. ; (terre, jardin et canabiere) ; francisation de l’occitan canabièra = « chènevière ».

+ camp, s. m. ; (lous camps) ; occitan camp = « champ ».

+ castanet / chastanet, s. m. ; (terre castanet, pièce chastanet, pièce de terre castanet) ; occitan castanet = « châtaigneraie ». La forme chastanet qui se trouve en concurrence avec la forme castanet semble indiquer que le terroir de Saint-Martial se trouve sur la ligne de palatalisation de [k+a], interne à la langue occitane, qui fait la séparation entre les prononciations [ka] et [cha] pour les mots dont l’étymon commence par [ka] (latin capra > cabra / chabra ; latin castanetum > castanet / chastanet).

+ chaine / chesne, s. m. ; (chaines, chastagniers et hereme ; chastaniers, chesnes, fruictiers) ; français moderne chaine / chesne = « chêne vert ».

+ chastagnier / chastanier, s. m. ; francisation du nord-occitan chastanhièr, occitan castanhièr = « châtaignier » ; l’influence de la langue française n’est pas à exclure.

+ couderc, s. m. ; occitan codèrc = « petit champ servant de lieu de pacage temporaire près de la ferme ».

+ couffourc, s. m. ; (du pié en pointe le couffourc du vallat) ; occitan coforc = « point le plus bas du lit d’un cours où il afflue dans un autre ».

+ courtil / courtiel, s. m. ; (maison d’habitation, courtiel, hiere ; jardin et courtil) ; occitan cortil / cortiel = « cour de ferme ».

+ debvois, s. m. ; (herbaige…, debvois) ; français moderne debvois = « champ ou bois où les bêtes ne pouvaient pas pâturer de mars à septembre »; s’est substitué à l’occitan devés.

+ escayre, s. m. ; (en escayre) ; occitan escaire = « angle droit ».

+ eulziere, s. f. ; (piece de terre contenant castanet, eulziere) ; forme corrompue et francisée de l’occitan eusièra = « bois de chênes verts ».

+ fourcage, s. m. ; (en fourcage la terre de Mejanel de Marques Valz) ; occitan en forcatge = « formant une fourchure » en parlant d’un champ, d’une terre.

+ fruictier, s. m. ; (anglade de fruictiers) ; français moderne fruictier = « arbre fruitier » ; s’est substitué à l’occitan fruchièr.

+ gourgue, s. f. (gourgue avec appréhendements d’eaus) ; francisation de l’occitan gorga = « écluse », « retenue d’eau ».

+ herbaige, s. m. ; (herbaige…, debvois) ; français moderne herbaige = « terrain de pacage » ; s’est substitué à l’occitan pàtus.

+ herm / hereme, s. m. ; (bouscaige et herm ; yssartiel et hereme ; hereme et labouraige) ; occitan èrm = « terre inculte ». La forme hereme est sans doute un archaïsme.

+ herme, adj. m. ou f. (terre herme) ; francisation de l’occitan èrma = « inculte ».

+ hiere / yere, s. f. ; (jasse, yere, courtil) ; francisation de l’occitan ièra = « aire à dépiquer les céréales ».

+ jardin, s. m. ; (terre, jardin ; jardins secs ou arrozables ; jardin appellé l’Ort de l’Anglade) ; français moderne jardin = « jardin » ; s’est substitué à l’occitan òrt qui subsiste dans les noms de lieux.

+ jourguiere, s. f. ; (chastanet et jourguieres) ; francisation de l’occitan jorguièra = « taillis de châtaigniers dont les rejets sont utilisés pour confectionner des cerceaux ».

+ labeur, s. m. (piece de terre contenant labeur, noguiers, eulziere) ; français moderne labeur = « parcelle de terre labourée ».

+ labourive, adj. substantivé f. (piece de terre contenant jardin, labourive, couderc, fruictiers, trelhatz, bancelz et angletz) ; graphie francisé de l’ancien occitan laboriva = « parcelle de terre labourée ».

+ labouraige, s. m. ; (labouraige, rouviere) ; français moderne labouraige = « terre labourée ».

+ moliere, s. f. ; (piece de terre contenant moliere, ung carton , quinze dextres) ; francisation de l’occitan molièra = « terrain spongieux ».

+ morier, s. m. ; (jardin sec, anglade et moriers) ; occitan morièr, variante de amorièr = « mûrier ».

+ noguier, s. m. ; (noguiers, eulziere) ; occitan noguièr = « noyer ».

+ ollivier, s. m. ; (terre, jardin et olliviers) ; occitan olivièr = « olivier ».

+ parran / parro, s. f. ; (parran et jardin ; au terroir de la Barthe, parro laborive ; la maison d’habitation et la parro joignant) ; occitan parran = « lopin de terre clos de muraille près de la maison ou en bordure d’un chemin ». La forme parro indique la tendance à prononcer le [a] tonique comme un [o] ; dans cette région l’occitan plan a tendance à être prononcé par les occitanophones locaux [plo].

+ pré, s. m. ; (pré avec sa gourgue avec appréhendements d’eaus) ; français moderne pré = « pré » ; s’est substitué à l’occitan prat.

+ rancarede, s. f. ; (rouviere, rancarede) ; francisation de l’occitan rancareda = « escarpement rocheux ».

+ rompu, adj. m. ; (pré rompu deux cartons) ; francisation de l’occitan romput = « défoncé », « défriché ».

+ rouviere, s. f. ; francisation de l’occitan rovièra = « bois de chênes blancs ».

+ sec, adj.m. ; (jardin sec) ; occitan sec = « ne disposant pas d’eau pour l’arrosage ».

+ terre, s. f. ; (pièce de terre laborative) ; francisation de l’occitan tèrra = « terre, superficie que l’on peut labourer et ensemencer ».

+ trelhat / treilhat, s. m. ; (vigne, treilhatz seitze dextres) ; occitan trelhat = « vigne en échalas ».

+ vallat, s. m. ; occitan valat = « ruisseau », « fossé ».

+ vigne, s. f. ; (autre terre vigne) ; francisation de l’occitan vinha = « vigne ».

+ yssart, s. m. ; graphie archaïque de l’occitan issart = « terrain défriché ».

+ yssartiel, s. m. ; (yssartiel et hereme) ; graphie archaïque de l’occitan issartièl, variante de eissartil / issartil = « petit terrain défriché » .

– Termes faisant office de points cardinaux pour localiser les limites de biens:

+ du chef, français moderne = « du côté d’en haut ».

+ du pié, français moderne = « du côté d’en bas ».

+ d’un cousté, français moderne = « d’un côté ».

+ d’autre cousté, français moderne = « d’un autre côté ».

– Mesures de superficie :

+ cane, s. f. (maison d’habitation contenant vingt quatre canes, quatre pamls (sic) ; francisation de l’occitan cana = 4 m2 environ pour le bâti.

+ pam, s. m. (maison six canes, troys pams) ; occitan pam, variante de palm = 0,5 m2 environ pour le bâti.

+ cesterée, s. f. (ung castanet contenant quatre cesterées); francisation de l’occitan sestairada = 3000 m2 environ pour les surfaces agraires.

+ carton, s. m. (terre castanet contenant deux cesterées, deux cartons, troys dextres) ; occitan quarton = 750 m2 environ pour les surfaces agraires.

+ dextre, s. m. ; (troys cartons cinq dextres) ; occitan destre = 20 m2 environ pour les surfaces agraires.

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