Compoix de Bellegarde (1571)

 

compoix de Bellegarde

Pierre CASADO

 

COMPOIX DE BELLEGARDE (GARD)

            Ce compoix est un registre de 128 folios. Il est en dépôt aux Archives municipales de Bellegarde (Gard). Lors de la numérisation, effectuée par le généalogiste M. William Rouvière, un montage photo a été effectué avec le titre « Compoix de Bellegarde octobre 1571 », plaqué sur le bas du folio 125 cloturant le compoix primitif et donnant le calcul global du montant de la taille payée par la communauté à savoir 1877 livres, 10 sols et 3 deniers, ainsi que le nombre de 117 folios formant le compoix lors de sa rédaction en 1571 (voir ci-dessous). Le protocole indiquant les raisons et les modalités de la faction de ce compoix ont disparu. L’ouvrage débute par trois folios de rubrique, table des noms des assujettis à la taille, amputée des cinq premiers folios. S’ensuit le corpus primitif commençant avec le rôle de Michel Berard et s’achevant avec le rôle Nicolas Ycard. Les forains, c’est-à-dire les contribuables domiciliés dans les villages et villes voisins (Aramon, Beaucaire, Bezousse, Boulhargues, Manduel, Redessan, Tharascon) et dénommés Les Estangiers, sont déclinés à partir du folio 96 de la foliotation originale ou 104 de la foliotation établie postérieurement.

            Ce compoix est surchargé de mutations et d’augmentations notées dans les marges, en fin de rôle, ou inscrites sur des feuillets, de format plus réduit, insérés entre les rôles originaux. Ces modifications courent de 1590 à 1634. L’insertion de nouveaux feuillets est à l’origine de la nouvelle numérotation générale de 1 à 128.

            La nature des parcelles du terroir est essentiellement constituée par des terres, des vignes, des prats ou prés et des rompudes ou rompues. Seules deux parcelles sont cultivées en chanvre (canabieyre). Le terme ollivete / olivette qui se rencontre dans les compoix de 1589 et de la fin du XVIe siècle de Jonquières-Saint-Vincent[1] et de Manduel[2], communautés voisines de Bellegarde, est totalement absent de ce compoix. C’est sans doute indicatif du fait que cette culture est peu présente ou même absente sur le terroir de Bellegarde en 1571.

            La langue de ce document ressortit à la langue française de la fin du XVIe siècle. le lexique est francisé ou traduit (canabièira > canabière ; vanada > vanade ; prat > pré). Seuls les termes n’ayant pas de correspondants connus en français sont conservés (parran). Les occitanismes sont rares. Nous avons rencontré quelquefois dans le corps du texte aqui touquant, aqui pres (< occitan aquí tocant, aquí près) avec le sens de “ici même, ici à côté”.

Folio 125
« Somme universelle de toutes sommes a la somme de trois mil huict
centz vingt six livres, dix solz, trois deniers, encluzivement contenu en
cent dix sept fuelhetz papier, sans y comprendre les ordonnances et table
du présent livre commenceant par Michel Bérard et finisent
par Nicolas Ycard, faict et pourachavé le moys d’octobre l’an mil cinq
cens septante ung, tout ainsy que par la table a esté accordé et pour
les preudhommes démonstré par moy Claude Serre dextraire soubz
sauf herreur. »

Lexique

– L’agraire :

+ ayre, yere, s. f. ; (en Pan Pugié une terre et ayre ; une yere a las Yeres ; au près de vielle une terre et yere) ; graphie archaïque et francisée de l’occitan aira, ou ièra = “aire à dépiquer les céréales”.

+ canabieyre, s. f. ; (au Boys de la Caritat une canabieyre ; ung pré et canabieyre au Gruns) ; francisation de l’occitan canabièra / canabièira = “chènevière”.

+ jardin, s. m. ; (en Orte Mejane ung jardin ; en Orte Soubeyrane ung jardin) ; ce terme a remplacé l’occitan òrt, attesté au féminin à Bellegarde comme nom propre de lieu.

+ parran, s. f. ; (au village une parran ; en Orte Soubeyrane une parran) ; occitan parran = “lopin de terre clos de muraille, près d’une maison ou en bordure d’un chemin”.

+ plantié, s. m. ; (en Coste Canet ung plantié et terre) ; graphie corrompue de l’occitan plantièr = “jeune vigne”.

+ prat, pré, s. m. ; (a la  Gorge dau Rieu ung prat ; ung pré au Contrast) ; occitan prat et français moderne pré = “pré” ; dans ce compoix le terme occitan prat est d’un emploi moindre que celui du terme français pré.

+ rompude, rompue, s. f. ; (en Pleniolz une rompude ; une rompue en Buons) ; francisation de l’occitan rompuda et français moderne rompue = “terre défrichée” ; rompue dans quelques articles est employée adjectivée (a la Combe de la Garne une terre rompue).

+ roubine, s. f. ; (confronte du marin avec la roubine dau Rey) ; francisation de l’occitan robina = “canal”, “fossé d’assèchement”.

+ terre, s. f. ; français moderne terre ou occitan tèrra = “terre, superficie que l’on peut labourer et ensemencer”.

+ vigne, s. f. ; francisation de l’occitan vinha.

– Les voies de communication :

+ carrieyre, s. f. ; (du couchant avec la carrieyre visinale ; la carrieyre alant au fourt ; la carrieyre alant a Pleniolz ; la carrieyre torte) ; francisation de l’occitan carrièra = “rue”, “chemin”.

+ chemin, s. m. ; (le chemin de Manduel ; le chemin de Nismes ; le chemin de Vaulvert) ; français moderne chemin ; correspond à l’occitan camin.

            Dans ce compoix les deux termes en usage, carrieyre et chemin, ont des fonctions bien discriminantes. Le premier ressortissant à la langue occitane ne sert généralement que pour nommer les voies qui desservent le terroir de Bellegarde (niveau de langage à fonction infracommunautaire) ; le second ressortissant à la langue française ne sert que pour nommer les voies qui desservent les communautés voisines, Manduel, Nismes, Vaulvert, etc…(niveau de langage à fonction extracommunautaire).

– Le bâti :

+ cazal, s. m. ; (ung cazal de maison dans ledict lieu) ; graphie archaïque de l’occitan casal = “petit bâtiment servant de remise, quelquefois sans toit, proche ou éloigné de l’habitat principal mais toujours perçu comme une annexe de la maison” ; ce terme n’apparaît que dans les mutations de 1601 ; nous ne l’avons pas relevé dans le corpus compesial primitif.

+ court, s. f. ; (une maison, court et estable) ; français moderne court ou francisation de l’occitan cort = “cour”.

+ estable, s. m. ; (ung estable et vanade) ; français moderne estable ou occitan estable = “écurie”, “étable”.

+ farge, s. f. ; (une maison sive farge) ; francisation probable de l’occitan farga = “forge”. Mistral donne une forme du type farga comme languedocienne à côté de fabrega ; mais la forme farge pourrait être un emprunt au français moderne. Le FEW[3] donne toute une confusion de formes avec ou sans palatalisation de [g] en [dj] pour l’aire occitane.

+ maison, s. f. ; (maison, court et estable, confronte du levant avec la place publique) ; français moderne maison ; français moderne maison ; a remplacé l’occitan ostal.

+ mas, s. m. ; (ung mas, terres, vignes, moulin, jardin et pré à Notre Dame de Laval ; ung mas, court, terres, vignes, prés et jardin en Berbentane) ; occitan mas = “ferme”,“domaine agricole” ; est toujours décliné avec les terres adjacentes.

+ place de maison, s. f. + s. f. ; (une place de maison, la dicte plase n’estant point une maison a esté reduicte au presage à trois sols et demi) ; dans ce compoix le syntagme place de maison indique en zone bâtie un emplacement où devait se trouver une maison, ou bien un emplacement où se trouve encore une maison mais non présentement habitée.

+ place, place publique, s. f. + adj. f. ; français moderne place ou francisation de l’occitan plaça = “terrain découvert non cultivé, public ou privé, en zone bâtie”.

+ vanade, s. f. ; (ung mas ou vanade et terre en Dardaloune) ; francisation de l’occitan vanada = “bergerie”.

– Les points cardinaux :

+ du levant = “du côté est”.

+ du couchant = “du côté ouest”.

+ d’aure = “du côté nord”.

+ du marin = “du côté sud”.

– Les mesures de superficie :

+ pour le bâti : dans ce compoix les constructions n’ont pas été l’objet d’une mesure de superficie, mais leur imposition foncière est bien indiquée à la fin de chaque article.

+ pour l’agraire : la superficie des vignes est exprimée en carteyrade / quarteyrade, carton / quarton et dextre ; la superficie des terres, prés, rompudes, etc., est exprimée en saulmée, eymine, boyssel, et dextre.

– Le système monétaire :

+ la livre, le sol, le denier, la malhe.


[1] Compoix de Jonquières-Saint-Vincent, 1589, C 1048, AD30.

[2] Compoix de Manduel, fin du XVIe siècle, C 1653, AD30.

[3] WARTBURG, Walther von. 1934. Französisches Etymologisches Wörterbuch, Band III, s. 342, b. Leipzig-Berlin : Teubner.

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