Compoix de Beaucaire (1440 vol. 2)

Pierre CASADO

 

COMPOIX DE BEAUCAIRE (1440- vol. 2)

            En dépôt aux Archives municipales de Beaucaire sous la cote CC 3, ce volume est le second des deux registres du compoix de la première moitié du XVe siècle. D’une dimension de 43 x 32,5 x 6, il est composé de 249 folios. Si l’on se fie à l’ordre de rédaction du folio initial, les premiers folios sont en déficit. Il est daté de 1440 par CHASSIN DU GUERNY[1] dans son inventaire. Mais comme pour le précédent compoix, il ne nous a pas été possible d’y trouver la date de sa rédaction dans le corps de l’ouvrage. Il a également été l’objet d’une restauration dans les années 2000, mais malheureusement là aussi la reliure, de belle facture, empêche la lecture d’une partie de certains folios dont la bande intérieure se trouve prise dans le dos. L’encre d’un grand nombre de folios a pâli, mais peut être déchiffrée par grossissement après numérisation.

            Sur la première page de garde a été noté d’une écriture plus récente que celle du compoix lui-même : « Grix, Cimetiere, Curaterie, Motte, Boucarie, Hopital et la Croix ».

            Ce compoix ne comporte que le corpus proprement dit. Le protocole manque. Comme indiqué sur la page de garde, le corpus est structuré par gachas, c’est-à-dire que les assujettis à la taille sont déclinés, par ordre alphabétique des prénoms, selon les quartiers où ils résident ; le registre débute par la table des assujettis de la gache du cimetière : la taula de Sementeri [tawla dé sémèntéri] (vue n° 7); en excluant le folio de la taula, cette première partie est foliotée en chiffres romains[2] de 1 à 48 avec lacunes des folios 25 et 37. La deuxième partie concernant la gacha de la Motha est introduite par la taula de la gacha de la Motha (vue n° 109) ; en excluant le folio de la taula, cette partie est foliotée en chiffres romains de 1 à 61. La troisième partie concernant la gacha de Bocarie est introduite par la taula de la gacha de Bocarie [gaєa dé bυkarié] (vue 233) ; en excluant le folio de la taula, cette partie est foliotée en chiffres romains de 1 à 37, avec doublon du folio 26. La quatrième partie concernant la gacha de l’Espital est introduite par la taula de la gacha de l’Espital (vue 309) ; en excluant le folio de la taula, cette partie est foliotée en chiffres romains de 1 à 63. La cinquième et dernière partie concerne la gacha de la Cros [gaєa dé la krυs] suit directement la partie précédente (vue 441). La taula est en déficit et quelques folios fort détériorés ne peuvent être avec certitude rattachés à l’une ou l’autre des deux dernières gaches. Cette dernière partie est foliotée de 14 à 40, avec une discontinuité dans la foliotation. Nous avons donc un nombre de 249 folios numérotés + 4 folios des tables, ce qui fait un total de 253 folios qui appartenaient au document original. Le document actuel comprenant 249 folios avec plusieurs dizaines de feuillets insérés postérieurement pour les mutations, il faut donc conclure que ce second registre du compoix de 1440 présente quelques lacunes. Il faut noter que la partie concernant la gache de la Curaterie, indiquée sur la page de garde, ne se trouve pas dans ce registre.

            Sauf si les biens avaient le statut de biens francs, les redevances seigneuriales ou dues au Roi, en monétaire ou en nature, sont indiquées la plupart du temps dans chaque article juste avant l’allivrement proprement dit. À la différence du premier registre, il arrive rarement que des articles entiers soient réservés à la notification d’une redevance perçue par l’ayant droit pour une parcelle dont il paye l’allivrement (vue 388). De même à la différence du premier compoix de 1380, le cabal n’est pas indiqué dans ce registre.

            Les mutations sont nombreuses en surcharge dans les marges aussi bien qu’au bas des folios. Certains rôles se voient aussi augmentés de plusieurs folios. Dans certains cas il a été nécessaire d’insérer des feuillets intercalaires pour pouvoir noter de nouvelles mutations.

            Contrairement au compoix 1390 dans lequel se trouvait de nombreuses références aux dégâts causés par le Rhône, dans ce compoix-ci les mentions de terres ayant pu subir des dégradations à cause des débordements du Rhône se font plus rares. Mais nous avons pu noter avec intérêt des mentions concernant les ruches : Guilhaumes du Chastel possédait même une centaine de ruches (sent bruscz d’abeilhes) au tènement de Gaujac (fol° 20, verso / vue 52)

            La langue de ce compoix ressortit essentiellement à la langue occitane. Comme dans le registre précédent (CC 2), quelques éléments du lexique français commencent à apparaître tel le terme jardin en concurrence avec ort. Comme dans le registre précédent nous avons noté aussi le nombre croissant d’occurrences du terme heretiers = « héritiers », tendant à supplanter heres. L’occitan possède la forme eretièrs, mais l’influence du français dans l’éviction de la forme heres n’est pas à négliger.

            Dans le lexique qui suit nous en avons mis en caractère gras pour les mettre en relief les traits relevant du caractère invasif du français.

            À la différence du premier registre (CC 2), le système paradigmatique est rarement francisé : la marque du féminin singulier occitan /-a/ n’est devenu qu’à quelques occurrences /-e/ (terra / terre) et nous n’avons pas rencontré pour la 3ème pers. du sing. des verbes du premier groupe de /-e/ à la finale au lieu de /-a/.

            Le rhôtacisme, c’est-à-dire le passage, à l’intervocalique, de /-s-/ à /-r-/ qui était très répandu dans le compoix de 1390, tend à disparaître ; rares sont les occurrences de Pont de las Lauras pour Pont de las Lausas.

Lexique

– L’agraire :

+ ayra, s. f. ; (terra a la Lona en que a una ayra) ; occitan aira = « aire à dépiquer les céréales ».

+ bauma, s. f. ; (la mitat d’una bauma a Sant Sist an son pertenement) ; occitan bauma = « grotte », « abri sous roche ».

+ borigon, s. m. ; (ung borigon de terra contenent una emynada) ; pour le compoix de 1390 nous avons donné borigon comme une forme faisant montre du rhôtacisme pour l’occitan bosigon = « petit terrain en voie de défrichement ». Dans ce compoix de 1440, dans lequel le phénomène du rhôtacisme est peu répandu, le terme bor(r)igon est présent à de nombreuses occurrences, ce qui nous amène à envisager que ce terme ne soit pas absolument une variante de bosigon. Il pourrait s’agir d’un dérivé des verbes borrar, borrejar = « bourgeonner », avec le sens de « jeune vigne », synonyme de malhòl, mais employé avec terra ce signifié est douteux.

+ brusc, s. m. ; (dos cartayradas de vinha anbe ung mas et sent bruscz d’abeilhes en ung tenent en Gaujac) ; occitan brusc = « ruche », « rucher ».

+ feragieira, s. f. ; (una feragieira en la gacha de l’Espital) ; graphie corrompue de l’occitan ferratgièra = « champ semé de céréales destinées à être mangées en vert par le bétail ».

+ gres, s. m. ; (tres sestayradas de prat et dos de gres en Varnilhac) ; occitan gres = « terrain graveleux » ; une confusion avec le terme creis = « terre alluviale » n’est pas à exclure.

+ hermas, s. m. ; (ung hermas a Sant Sixt) ; graphie archaïsante de l’occitan ermàs = « grand terrain inculte »

+ jardin, s. m. ; (ung petit jardin tenent contra lod. hostal) ; français jardin qui a remplacé l’occitan òrt.

+ ort, s. m. ; (ung ort scituat fora del bari) ; occitan òrt = « jardin ».

+ ortal, s. m. ; (ung ortal de olivies scituat als Seyzens) ; occitan ortal = « petit verger ».

+ pessa, s. f. ; (vinha en dos pessas a la Giboso) ; occitan pèça = « parcelle ».

+ plantier, s. m. ; (ung plantier al Calariu) ; occitan plantièr = « jeune vigne ».

+ prat, s. m. ; (ung prat a la Moysselota) ; occitan prat = « pré ».

+ terra, s. f. ; (terra situada et appellada la Condamine) ; occitan tèrra =  » terre, superficie que l’on peut labourer et ensemencer « .

+ terrador, s. m. ; (al terrador de Sant Paul) ; occitan terrador = « tènement ».

+ teritori, s. m. ; (en lod. teritori) ; graphie corrompue de l’occitan territòri, synonyme de terrador = « tènement » ; au XVe siècle territòri est un archaïsme très proche du latin territorium.

+ vergier, s. m. ; (ung vergier d’olivies) ; occitan vergièr = « verger ».

+ vinha, s. f. ; (vinha a la Roge) ; occitan vinha = « vigne ».

– Le bâti :

+ bari, s. m. ; (fora del bari) ; graphie non étymologique de l’occitan barri = « muraille ».

+ botigua, s. f. ; (una botigua en la gacha del Mercat) ; graphie archaïque l’occitan botiga = « boutique ».

+ cambra, s. f.; (una cambra tenent l’ostal desus) ; occitan cambra = « chambre ».

+ court, s. f. ; (una court per tenir las galinas) ; graphie francisée de l’occitan cort = « cour ».

+ feniera, s. f. ; (ung hostal en que fa feniera) ; occitan fenièra = « fenil ».

+ hostal / ostal, s. m. ; (ung hostal appellat a las Cauquieras) ; hostal est une graphie archaïque de l’occitan ostal = « maison » ; la forme ostal est rare dans ce compoix.

+ hostalet, s. m. ; (ung hostalet en que fa feniera) ; graphie archaïque de l’occitan ostalet = « petite maison ».

+ jas, s. m. ; (ung jas al bari) ; occitan jaç = « bergerie ».

+ taula, s. f.; (dos taulas en la Peysonarié) ; occitan taula = « étal ».

+ mas, s. m. ; (mas en Argensa de quaranta sestayradas de terra ; terra pres del mas de Catherina Peyra) ; occitan mas = « ferme », « construction à destination agricole ».

– Les redevances seigneuriales :

+ censa, s. f. ; (fa de censa sieys gros) ; occitan censa = « cens ».

+ quart, s. m. ; (fan lo quart al Rey ; servis a Sant Peyre lo quart) ; occitan quart = « quatrième partie ».

– Les voies de communication :

+ camin, s. m. ; (vinha a las Tapias confronta dous aura drecha an lo camin public) ; occitan camin = « chemin ».

+ careyron, s. m. ; (dous levant an lo careyron) ; graphie corrompue de l’occitan carreiron = « petit chemin ».

+ cariera, s. f. ; (dous aura drecha an la cariera ; la cariera venent del Mas de Floreta ; an la cariera de la dogua dou bari dous couguant) ; graphie corrompue de l’occitan carrièra = « chemin », « rue ».

            Comme dans le registre précédent camin qualifie une voie en zone rurale, alors que carrièra est plus souvent employé en zone bâtie.

– Les mesures de superficie :

+ carta, s. f. ; (tres cartas de terra al Peyron) ; occitan quarta = « 5 ares », environ.

+ cartayrada, s. f. ; (dos cartayradas de vinha) ; occitan quartairada = « 20 ares », environ.

+ eminada, s. f. ; (ung borigon de terra contenent una emynada) ; graphie corrompue de l’occitan eiminada = « éminée » ou « 8 à 10 ares ».

+ jornal, s. m. ; (lo jornal d’un home de prat a la Coreja) ; « superficie d’environ 20 ares de pré qu’un homme peut faucher en un jour ».

+ parazin, s. m. ; (ung parazin de vinha a las Talhadas) ; occitan parasin = mesure inconnue

+ sestairada / sestayrada, s. f. ; (V sestairadas de terra ; dos sestayradas de tamarissas als Quartons) ; occitan sestairada = « sétérée » ou « 30 ares » environ.

– Les mesures de grains, de liquides :

+ carta, s. f. ; (servis a Nostra Dona tres cartas d’anona) ; graphie non étymologique de l’ occitan quarta = « ¼ de setier ».

+ emyna, s. f. ; (servis a Peyre Porcelet una emyna d’anona ; servis a Nostra Dona de Pomiers tres emynas) ; graphie corrompue de l’occitan eimina synonyme de eiminada = « ½ setier ».

+ sestier, s. m. ; (servis a Nostra Dona ung sestier d’anona ; fan censa a Mossr de Sant Peyre ung sestier de blat ; a l’Espital un sestier d’ordy) ; occitan sestièr = « 6 décalitres » environ.

+ soumada, s. f. ; (servis a mestre Guilhem Lucas mieja soumada de blat) ; graphie corrompue de l’occitan occitan saumada = « 4 setiers ».

– Le système monétaire :

            Très souvent les monnaies, indiquées comme sommes à verser comme imposition, sont déterminées par tornés / –esa, tournés / –esa, = « de Tours »

+ blanca, s. f. ; (servis al Rey sinc blancas) ; occitan blanca = « cinq deniers ».

+ denier, s. m. ; (servis al prior ung denier) ; occitan denièr = « denier, douzième du sou ».

+ gros, s. m. ; (servis a Sant Peyre qutre gros ; servis al deguan dos gros) ; occitan gròs = « 12 deniers ».

+ lieura, s. f. ; (una lieura, set sous, sieys deniers) ; occitan liura = « livre », « 20 sous ».

+ soul, s. m. ; (ung soul ; sinc sous) ; occitan sòu = « sou » ; semblerait être l’équivalent du gròs = « 12 deniers ».

– Les points cardinaux :

+ dous aura / dous aura drecha = « du côté nord ».

+ dous cougant / dous couguant = « du côté du couchant », « du côté ouest ».

+ dous levant = « du côté est ».

+ dous vent = « du côté sud ».


[1] CHASSIN DU GUERNY, Yves. 1970. Répertoire numérique des archives communales de Beaucaire, p. 27. Nîmes : Archives du Gard.

[2] Tout au long de ce registre, lorsque les bords des folios ont été détériorés en faisant de ce fait disparaître la foliotation originale en chiffres romains, une nouvelle numérotation postérieure a été notée en haut au milieu du folio en chiffres arabes.

 

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