Compoix de Beaucaire (1440 vol. 1)

 

Pierre CASADO

COMPOIX DE BEAUCAIRE (Gard)

 

            En dépôt aux Archives municipales de Beaucaire sous la cote CC 2, ce volume est le premier de deux registres de compoix de la première moitié du XVe siècle. D’une dimension de 43 x 32,5 x 6, il est composé de 197 folios. Si l’on se fie à l’ordre de rédaction du folio initial, les premiers folios sont en déficit. Il est daté de 1440 par CHASSIN DU GUERNY[1] dans son inventaire. Cela ne correspond pas exactement avec ce qui, d’une écriture plus récente que celle du compoix lui-même, est indiqué au premier folio : « Grix Vieux, fusterie & marché & curaterie, 1460 ». Mais comme pour le précédent compoix, il ne nous a pas été possible d’y trouver la date de sa rédaction dans le corps de l’ouvrage. Il a également été l’objet d’une restauration dans les années 2000, mais malheureusement là aussi la reliure, de belle facture, empêche la lecture d’une partie de certains folios dont la bande intérieure se trouve prise dans le dos. L’encre d’un grand nombre de folios a pâli, mais peut être déchiffrée par grossissement après numérisation.

            Ce compoix ne comporte que le corpus proprement dit. Le protocole manque. Le corpus est structuré par gachas, c’est-à-dire que les assujettis à la taille sont déclinés, par ordre alphabétique des prénoms, selon les quartiers où ils résident ; le registre débute par la gache de la Fustarié, se poursuit avec celle du Mercat, et se termine avec celle de  la Curatarié. Si l’on se fie à la foliotation partielle, d’origine en chiffres romains ou postérieure en chiffres arabes, ces trois parties totaliseraient 97 + 58 + 91 folios soit 246 folios. Le registre actuel, en prenant en compte les feuillets intercalaires plus récents, compte 197 folios, ce qui indique un déficit d’au moins une petite cinquantaine de folios originels.

            Sauf si les biens avaient le statut de biens francs, les redevances seigneuriales ou dues au Roi, en monétaire ou en nature, sont indiquées la plupart du temps dans chaque article juste avant l’allivrement proprement dit. Mais il arrive quelquefois que des articles entiers soient réservés à la notification d’une redevance seigneuriale. À la différence du précédent compoix de 1380 le cabal n’est pas indiqué dans ce compoix.

            Les mutations sont nombreuses dans les marges aussi bien qu’au bas des folios. Certaines mutations ont même été rajoutées par insertion de plusieurs feuillets intercalaires.

            Contrairement au compoix précédent de 1390 dans lequel se trouvait de nombreuses références aux dégâts causés par le Rhône, dans ce compoix-ci les mentions de terres ayant pu subir des dégradations à cause des débordements du Rhône sont plus rares.

            La langue de ce compoix ressortit essentiellement à la langue occitane. Quelques éléments du lexique français commencent à apparaître tel le terme jardin en concurrence avec ort ; de même pour indiquer les points cardinaux le terme français bise remplace quelquefois le terme occitan aura ; maison se rencontre à quelques occurrences à la place de hostal / ostal, mais dans ce cas précis l’influence directe du français est discutée ; on trouve aussi au lieu de pausat ou situat la forme française assis (ung ort pausat… / un ort assis…). L’adverbe français environ fait quelques timides apparitions en remplacement de l’occitan entorn. Nous avons noté aussi le nombre croissant d’occurrences du terme heretiers = « héritiers », tendant à supplanter heres. L’occitan possède la forme eretièrs, mais l’influence du français dans l’éviction de la forme heres n’est pas à négliger.

            Dans le lexique qui suit nous en avons mis en caractère gras pour les mettre en relief les traits relevant du caractère invasif du français.

            Le système paradigmatique se francise quelquefois, mais c’est encore du domaine de l’exception: la marque du féminin singulier occitan /-a/ devient /-e/ (terra / terre), la 3ème pers. du sing. des verbes du premier groupe peut dans quelques cas passer à /-e/ au lieu de /-a/ (confronta / confronte).

            Le rhôtacisme, c’est-à-dire le passage, à l’intervocalique, de /-s-/ à /-r-/ qui était très répandu dans le compoix de 1390, tend à disparaître ; rares sont les occurrences de claurel pour clausel. La vocalisation de /-l/ final se fait jour dans les mutations de date postérieure à la rédaction du corpus avec casau au lieu de casal.

Lexique

– L’agraire :

+ bauma, s. f. ; (la mitat de una bauma et la mitat de ung deves aqui pres a la Montada de Sant Sist) ; occitan bauma = « grotte », « abri sous roche ».

+ borigon / borrigon, s. m. ; (ung autre borigon de vinha ; dos pessas de terra aqui pres borrigons) ; pour le compoix de 1390 nous avons donné borigon comme une forme faisant montre du rhôtacisme pour l’occitan bosigon = « petit terrain en voie de défrichement ». Dans ce compoix de 1440, dans lequel le phénomène du rhôtacisme est peu répandu, le terme bor(r)igon est présent à de nombreuses occurrences, ce qui nous amène à envisager que ce terme ne soit pas absolument une variante de bosigon. Il pourrait s’agir d’un dérivé des verbes borrar, borrejar = « bourgeonner », avec le sens de « jeune vigne », synonyme de malhòl.

+ bosc, s. m. ; (bosc pausat en Faraon) ; occitan bòsc = « bois ».

+ deves, s. m. ; occitan devés = « devois, champ ou bois où les bêtes ne pouvaient pas pâturer de mars à septembre ».

+ ermas / hermas, s. m. ; (una sestayrada d’ermas; ung hermas… appellat la Vinha de Castellan) ; occitan ermàs = « grand terrain inculte » ; hermas est une graphie archaïsante.

+ faissa, s. f. ; (vinha en deux faissas) ; occitan faissa = « bande de terre de forme allongée ».

+ faysseta, s. f. ; (una petita faysseta de bosc) ; occitan faisseta = « petite bande de terre de forme allongée ».

+ ferrage, s. f. ; (una ferrage) ; occitan ferratja ou ferratge = « champ de fourage ».

+ illon, s. m. ; (ung illon appellat lo Petit Gues, confrontant an Roze et lo Roze l’a cazy tot menat) ; occitan illon = « terre d’origine alluviale dans le lit du Rhône ».

+ jardin / gardin, s. m. ; (terra et jardin ; aqui pres ung gardin) ; français jardin qui a remplacé l’occitan òrt ; gardin graphie archaïsante.

+ jardinet, s. m. ; (ung petit jardinet davant l’ostal de Jaufre de Sant Miquel) ; français jardinet qui a remplacé l’occitan ortet.

+ levada, s. f. ; (dous aura drecha an la levada) ; occitan levada = « digue », « levée de terre ».

+ ort, s. m. ; (ung ort contenent mieja sestayrada ; ung ort foras la villa) ; occitan òrt = « jardin ».

+ ortet, s. m. ; (ung ortet a Cadanet) ; occitan ortet = « petit jardin ».

+ pessa, s. f. ; (la una pessa confronta dous cougant et dous levant an ung vallat… ; dos pessas de terra aqui pres borrigons) ; occitan peça = « parcelle ».

+ plantyé, s. m. ; (una cartayrada et miega de plantyé) ; graphie corrompue de l’occitan plantièr = « jeune vigne ».

+ prat, s. m. ; (lo prat de Peyre Bochard ; prat appellat lo Cros, que es II jornals de dalhayre) ; occitan prat = « pré ».

+ robina, s. f. ; occitan robina = « fossé pour l’écoulement des eaux ».

+ soca / soqua, s. f. (des cens socas ; unge cens socas ; quatre cens soquas de vinha) ; occitan soca = « cep de vigne ».

+ tamariguiera, s. f. ; (terra et tamariguiera en la Plane del Pibol) ; occitan tamariguièra = « terrain où poussent les tamaris ».

+ terra, s. f. ; (terra pres la Pausa Sant Martin) ; occitan tèrra = « terre, superficie que l’on peut labourer et ensemencer ».

+ vallat, s. m. ; (ung vallat que ce esgocta a la robina) ; occitan valat = « fossé naturel ou artificiel », « petit ruisseau ».

+ vergier / vergié, s. m. ; (ung hostal et ung vergier et una court) ; occitan vergièr = « champ d’oliviers ».

+ vinha, s. m. ; (tres cens soquas de vinha) ; occitan vinha = vigne.

– Le bâti :

+ arc, s. m. ; (ung mas a Jonquieras, cobert et ung arc) ; occitan arc = « voûte ».

+ bari / bary, s. m. ; (levant an lo barri de la villa ; dos levant an lo bary ; lo bari del castel) ; occitan barri = « muraille ».

+ cambra, s. m. ; (una cambra tenent en lod. hostal) ; occitan cambra = « chambre ».

+ cauquiera, s. f. ; (ung vergié en que fauc cauquiera) ; occitan cauquièra = « fosse de tanneurs ».

+ cazal / casal / casau, s. m. ; (hostal et cazal ; ung casal de present jardin) ; occitan casal = « petite contruction proche ou éloignée de la maison, quelquefois sans toiture, mais toujours en relation directe avec la gestion de la maison » ; casau apparaît dans les mutations de date postérieure.

+ court, s. f. ; (ung hostal et ung vergier et una court ; ung hostal nou on son d’escaliers an las cours) ; graphie francisée de l’occitan cort = « cour ».

+ feniera, s. f. ; (una feniera en la carriera del Prat) ; occitan fenièra = « fenil ».

+ filador, s. m. ; (ung casal de present jardin appellat filador… et una plassa deld. filador, laqual plassa se confronta an lodich filador); occitan filador = « atelier de filage du chanvre ».

+ fort, s. m.; (ung hostal en loqual a ung fort ; ung fort ronput al Portal de la Cros ; hostal en que fa fort de pastissarié); graphie corrompue de l’occitan forn = « four ».

+ fumeras / fomeras, s. m. ; occitan fumeràs = « fosse à fumier », « compost ».

+ granier, s. m.; (ung hostal en qua fa granier) ; occitan granièr = « grenier », « endroit où se stocke le grain ».

+ hostal / ostal, s. m.. ; (ung hostal ascituat en la dicha gache; ung hostal pausat en la gacha de la Fustarié ; hostal pauzat en la gacha de Curatarié) ; hostal est une graphie archaïque de l’occitan ostal = « maison » ; la forme ostal est rare dans ce compoix.

+ hostalet, s. m. ; (ung petit hostalet) ; graphie archaïque de l’occitan ostalet = « petite maison ».

+ jas de fedas, s. m. + s. f. ; (ung jas de fedas al Portal de la Cros) ; occitan jaç de fedas = « bergerie pour les brebis ».

+ luoga, s. f. ; (la luoga de ung fumeras pres de la muralha) ; occitan luòga = « place ».

+ maison / meyson, s. f. ; (una maison en la gacha del Mercat ; l’ault de la dicta maison… et lo bas de la dicta meyson) ; on peut penser qu’il s’agit là du français maison. Mais ce terme se trouvant dans d’autres textes occitans du XIIIe siècle, ainsi que dans le compoix de Beaucaire de 1390, on pourrait aussi penser qu’il appartient de longue date au lexique occitan. Toutefois nous ne l’avons rencontré que très rarement dans ce compoix ; il pourrait avoir un sens quelque peu différent de son correspondant occitan ostal.

+ mas, s. m. ; (ung mas a Jonquieras, cobert et un arc, environ meja cana ; ung mas scituat en las Illas) ; mas = « ferme », « construction à destination agricole ».

+ stablet, s. m. ; (ung petit stablet) ; occitan establet avec aphérèse de la voyelle initiale = « petite écurie ».

+ taula / taulla, s. f. ; (una taula a la Peyssonarié ; una taulla de mazel) ; occitan taula = « étal ».

+ tinal, s. m. ; (ung hostal en que fa tinal) ; occ. tinal = « cellier ».

+ tore, s. f. ; (una tore an ung vergié en que fauc cauquieras) ; « construction disposant d’un four pour la dessication, pour torréfier ». Ne désigne jamais le four à pain. Selon les formes attestées dans les textes médiévaux en latin du type thorium / torium, on attendrait plutôt une forme torri au masculin.

– Les redevances seigneuriales :

+ cart, s. m. ; (servis al Rey lo cart) ; graphie non étymologique de l’occitan quart = « quatrième partie ».

+ censa, s. f. ; (fa de censa dos patacz als Celestins d’Avinhon) ; occitan censa = « cens ».

– Les voies de communication :

+ camin, s. m. ; (de sout lo camin en la vinha de Gulhem de la Levada) ; occitan camin = « chemin », « route ».

+ carriera, s. f. ; (la carriera publica ; la carriera dedins viella) ; occitan carrièra = « route », « rue ».

            Dans ce compoix camin qualifie une voie en zone rurale, alors que carrièra est plus souvent employé en zone bâtie.

– Les mesures de superficie :

+ carta / quarta, s. f. ; (tres cartas et mieja de terra) ; occitan quarta = « 5 ares », environ.

+ cartayrada, s. f. ; (una cartayrada et miega de plantyé dessoubs Sant Peyre ; dos cartayradas de vinha au Consac) ; occitan quartairada = « 20 ares », environ.

+ cestairada / cestayrada / sestayrada, s. f. ; (tres cestairadas de terra ; doues cestayradas et tres quartas de terra ; una sestayrada d’ermas) ; occitan sestairada = « sétérée » ou « 30 ares » environ.

+ emynada, s. f. ; (una emynada d’ort al Portal) ; graphie archaïque de l’occitan eiminada = « éminée » ou « 8 à 10 ares ».

+ jornal, s. m. ; (plus lo jornal de quatre homes de prat ; prat… que es II jornals de dalhaire) ; occitan jornal = « superficie d’environ 20 ares de pré qu’un homme peut faucher en un jour ».

+ parazin / paresin / pazezin, s. m. ; (ung parazin de terra ; ung paresin de vinha ; ung pazezin de vinha au Vert) ; occitan parasin = mesure inconnue.

– Les mesures de grains, de liquides :

+ cana, s. f. ; (fa censa una cana d’oly al sacristan de Sancta Catharina) ; occitan cana = « 1 décalitre » environ.

+ carta, s. f. ; (tres cartas de blat) ; graphie non étymologique de l’ occitan quarta = « ¼ de setier ».

+ carteyrada, s. f. ; (servis a Sant Peyre de Camp Public tres carteyradas d’ordi) ; graphie non étymologique de l’occitan quartairada, synonyme de quartièra = « 2,5 litres ».

+ cestié / sestier, s. m. ; (ung cestié annona que ly servis Naudet de Gasquas ; ung sestier d’anona) ; occitan sestièr = « 6 décalitres » environ.

+ eymina, s. f. ; (servis a Sant Peyre dous eyminas et sept picotins de blat) ; occitan eimina synonyme de eiminada = « ½ setier ».

+ picotin, s. m. ; (tres picotins de blat) ; occitan picotin = « 3 litres ¼ ».

+ somada, s. f. ; (mieja somada de blat ; dos somadas de blat) ; graphie corrompue de l’occitan occitan saumada = « 4 setiers ».

– Le système monétaire :

            Très souvent les monnaies, indiquées comme sommes à verser comme imposition, sont déterminées par tornés / –esa, tournés / –esa, = « de Tours », ou par le syntagme bona moneda = « de bonne monnaie ».

+ denier, s. m. ; (servis al rey quatre deniers) ; occitan denièr = « denier, douzième du sou ».

+ lieura, s. f. ; (tres lieuras, seige souls) ; occitan liura = « livre », « 20 sous ».

+ obola, s. f. ; (servis al Rey ung denier, obola tornés) ; occitan obòla = « obole, ½ denier ».

+ patac, s. m. ; (fa de censa dos patacz) ; occitan patac = « deux deniers », environ.

+ picte, s. f. ; (servis au degant de Villanova sept pictes) ; francisation de l’occitan picta = « pite », « ¼ de denier ».

+ gros, s. m. ; (li servis Raymunda Guigonessa quatre gros ; sept gros et miech bona moneda) ; occitan gròs = « 12 deniers ».

+ sou / soul, s. m. ; (servis als cappellans de Nostra Dona de Pomiers cinq souls ; servis als heretiers de Andrieu Bernard tres sous, nou deniers tourneses ; tres sous tourneses que lui servis los heretiers de Johan Pastié) ; occitan sòu = « sou » ; semblerait être l’équivalent du gròs = « 12 deniers ».

– Les points cardinaux :

+ devers la bise = « du côté du vent du Nord ».

+ devers narbones = « du côté ouest ».

+ devers lo vent = « du côté sud ».

+ dous aura / dous aura drecha = « du côté nord ».

+ dous cougant / dous couguant = « du côté du couchant », « du côté ouest ».

+ dous levant = « du côté est ».

+ dous marin = « du côté sud ».

+ dous mejour = « du midi », « du côté sud ».

+ dous souleil levant = « du côté du soleil levant », « du côté est ».

+ dous vens / dos vent = « du côté sud ».


[1] CHASSIN DU GUERNY, Yves. 1970. Répertoire numérique des archives communales de Beaucaire, p. 27. Nîmes : Archives du Gard.

Les commentaires sont fermés.