Compoix de Viols-en-Laval / Vuelh-en-La-Val (ca 1550)

 compix Viols en Laval

PIERRE CASADO

COMPOIX DE VIOLS-EN-LAVAL (HÉRAULT)

COMPÉS DE VUELH EN LA VAL (ERAU)

            Ce document est en dépôt aux Archives départementales de l’Hérault sous la cote 153 EDT 3. Il fait partie de la série des compoix dits de la Val de Montferrand, micro-région constituée de 15 communautés[1] qui au Moyen-Âge, vers le XIVe siècle, s’étaient regroupées avec un parlement aux Matelles[2]. Ces compoix sont groupés dans deux gros registres. Celui de Viols-en-Laval, daté de 1550 environ, se trouve dans le second registre et va du folio 902 au folio 924. Il est rédigé en occitan avec une graphie peu francisée ; la finale des noms féminins est sytématiquement graphié avec /-e/ au lieu du /-a/ occitan (cauliere versus cauliera ; safraniere versus safraniera). L’article féminin pluriel est toujours noté las, et la forme de l’article masculin singulier varie entre lo [lυ] graphie occitane et lou [lυ] graphie francisante. Il comporte des syntagmes purement occitan comme ambe el meteis = « avec lui-même ». Le lexique occitan est très riche ; toutefois, il faut noter une particularité avec l’emploi presque systématique du terme français champ (24 occurrences) au détriment de l’emploi du terme correspondant occitan camp (2 occurrences) et avec l’emploi du terme français herbage au lieu des termes occitans ferratgièra ou patus.

            L’ensemble des tènements cités dans ce compoix ne correspond pas au territoire d’un taillable groupé. Dans certains rôles quelques biens déclinés se trouvent situés au-delà de villages voisins. Guiraud Ricome a dans son rôle deux biens (une vigne et un herm ; fol° 911) situés au Cros de Mortiès tènement situé derrière le village de Cazevieille, à la limite de cette communauté et de celle de Saint-Jean-de-Cuculles. Il est probable que dans l’ensemble des compoix de la Val de Montferrand les biens d’un assujetti sont répertoriés dans un même rôle dans le compoix de sa communauté de résidence et non dans plusieurs compoix en fonction de leur localisation géographique. Ce fonctionnement mériterait une étude approfondie.

            Le compoix se termine par la copie d’un arrêt de la Cour de Montpellier, daté de 1542, faisant état d’un conflit entre les consuls de la Val de Montferrand et les descendants de Jean de Montlaur, seigneur de Murles, qui ne s’acquittaient pas de la taille et des deniers royaux pour le Mas de Lavit, situé encore aujourd’hui sur la commune de Viols-en-Laval. En voici la transcription :

1) Arrest donné pour raison du Mas de Lavit

2) Extraict des regrets de la Court

3) contre le scindic du diocese de Montpellier prenant le faict et deffence pour les manans et

4) habitans de la Val de Montferrand aud. dioceze demandeurs en matiere d’execution d’arrest d’une

5) part et Me Anthoine de Montlaur chanoine de l’eglise cathedralle dud. Montpellier tuteur et

6) administrateur de la parsonne et biens des heretiers de feu noble Jehan de Montlaur, seigneur de

7) Murles aud. dioceze deffandeur d’autre (part). La Cour veu l’arrest prononcé en icelle

8) entre le scindic desd. dioceze consulz manans et habitans de lad. Val de Montferrand d’une

9) part et les consulz dud. Montpellier leurs adherans d’autre part le neufviesme jour du moys de decembre

10) dernier, requete faicte par le partie desd. hoirs, l’extraict des dénombrements faictz par devant

11) le sénéchal de Beaucaire et Nismes ou son lieutenant tant par led. Jehan de Montlaur seigneur de Murles que par le

12) tuteur desd. enfens et heretiers, des années mil Vc troys et au moys de mars et cinq cens quarente

13) au moys d’avril, signés et expédiés respectivement par Me Jehan Perret, commis a la garde des archifz

14) de lad. seneschaucée, et Me Galon, noteres royaulx dud. Nismes, plaidtz et autres produictz desd.

15) parties faictz par devant Me Estienne de Combe conseiller du Roy général en lad. court, commissere par

16) icelle depputé, et ouy son rapport dict que lesd. parties feront plus amplement apparoyr

17) de leurs droictz si bon leur semble dans troys moys par tous delays, et cepandant a ordonné

18) et ordonne lad. Court que lesd. heres seront tenus, pour raison du Mas de la Vit et ses

19) appartenences assis et situés en la Val de Montferrand, payer et atribuer aux tailhes et deniers

20) royaulx a sols et livre, suivant [despenses] de droict et ordonnances royaulx avec lesd. manans

21) et habitans de lad. Val de Montferrand, le tout par manière de provision et sans préjudice

22) des droictz desd. parties et jusques à ce que autrement par lad. Court en soit ordonné

23) les despens, réserves en [fon] de cause. Faict et prononcé à Montpellier le treiziesme jour

24) de novembre l’an mil Vc quarante deux. Martin greffier ainsin signé.

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Lexique :

– L’agraire :

+ camp, s. m. ; occitan camp = « champ » ; dans ce compoix tend à être remplacé par le terme français correspondant champ, tendance qui ne se retrouve pas systématiquement dans les autres compoix de ce registre.

+ cauliere, s. f. ; francisation de l’occitan caulièra = « terrain planté de choux ».

+ condemine, s. f. ; francisation de l’occitan condamina = « champ de très bonne terre près des habitats ».

+ circuit, s. m. ; un circuit de deves et herbage ; ung circuit de herm et herbage ; français moderne circuit = « périmètre, espace libre autour d’une construction ».

+ deves, s. m. ; occitan devés = « devois, champ ou bois où les bêtes ne pouvaient pas pâturer de mars à septembre ».

+ herbage, herbaige, s. f. ; herbage devant la porte ; ung circuit de deves et herbage ; français moderne herbage ; le correspondant occitan erbatge existe, mais n’est pas attesté dialectalement en Languedoc où sont préférés les termes ferratgièra, pàtus. Il s’agit là d’un emprunt dans le domaine de l’écrit au français.

+ herm, s. m. ; graphie archaïque de l’occitan èrm = « terrain inculte ».

+ hernant : voir arnant.

+ hostal : voir ostau.

+ olivede, s. f. ; francisation de l’occitan oliveda = « oliveraie ».

+ ort azagant / ort azegant, s. m. + adj. m. ; occitan òrt = « jardin » + azagant, occitan asagant = « disposant d’eau pour l’arrosage » .

+ ort sequant, s. m. + adj. m. ; occitan òrt = « jardin » + sequant, occitan secant = « ne disposant pas d’eau pour l’arrosage »

+ paran, s. f. ; occitan parran = « lopin de terre clos de muraille près de la maison ou en bordure d’un chemin ».

+ patu, s. m. ; occitan pàtus = « pâture réservée au menu bétail ».

+ safraniere, s. f. ; francisation de l’occitan safranièra = « terre où se cultive le safran ».

– Le bâti :

+ arnant ; hernant de las fedes, s. m. ; occitan arnant = « enclos pour les brebis pour permettre aux agneaux de têter ».

+ ayre, s. f. ; francisation de l’occitan aira = « aire à dépiquer les céréales ».

+ bouau, boual, s. m. ; francisation de l’occitan boal = « étable à bœufs » ; on le rencontre quelquefois au féminin.

+ cambre, s. f. ; une petitte cambre ; francisation de l’occitan cambra = « chambre ».

+ cazal, s. m. ; ung cazal ; cazaulx ; graphie archaïque de l’occitan casal = « petite construction proche de la maison, quelquefois sans toiture ».

+ court, s. f. ; français moderne court, ou graphie francisée de l’occitan cort = « cour ».

+ cros, s. m. ; occitan cròs = « trou près de la maison pour composter les déchets ».

+ crote, s. f. ; francisation de l’occitan cròta = « voûte », « pièce voûtée ».

+ celestre, s. m. ; occitan celestre = « ciel ouvert, espace fermé sans toit pour donner du jour », « terrasse à ciel ouvert ».

+ colombier, s. m. ; ung colombier descouvert ; occitan colombièr = « pigeonnier ».

+ cubert, s. m. ; ung cubert dict lo boual delz buous ; occitan cubert = « abri muni d’un toit ».

+ cubert, adj. ; occitan cubert = « muni d’une toiture ».

+ despence, s. f. ; une petite despence ; francisation de l’occitan despensa = « pièce où l’on garde les provisions de table ».

+ estable, s. f. ; une estable ; occitan estable = « écurie » ; le genre féminin est attesté de longue date en occitan ; en occitan contemporain le terme est au masculin.

+ femorié, s. m. ; un cros et femorié ; occitan femorièr = « fosse à fumier ».

+ hernant : voir arnant.

+ hostal : voir ostau.

+ intradou, s. m. ; l’intradou cubert del portal ; francisation de l’occitan intrador = « entrée », « passage ».

+ jasse, s. f. ; francisation de l’occitan jaça = « bergerie ».

+ manjadou, s. m. ; francisation de l’occitan manjador = « mangeoire » , par extension « pièce où se trouve la mangeoire ».

+ ostau, hostal, s. m. ; occitan ostal / ostau = « maison ».

+ palier, paliere, s. m., s. f. ; francisation de l’occitan palhièr, palhièra = « pailler », « pièce ou petit bâtiment où l’on stocke la paille, le fourrage ».

+ possiou, s. m. ; graphie corrompue de l’occitan porcieu, variante de porcil = « soue ».

+ solier, s. m. ; occitan solièr = « plancher ».

+ tinal, tinau, s. m. ; lo tinau ; ung tinal ; occitan tinal / tinau = « cave », « cellier ».

– Les points cardinaux :

Dans ce compoix en règle générale seuls deux confronts sont indiqués à l’aide des points cardinaux, indiqués par toute une variété de termes :

+ du levant = « du côté est ».

+ de cougant [kυdjᾶ] = « du côté ouest ».

+ d’aure dreche ; francisation de l’occitan aura drecha = « de vent droit », « du côté nord ».

+ de marin = « du côté sud ».

+ devers lo cap = « du côté du sommet ».

+ de miechjour ; francisation de l’occitan miègjorn = « du midi », « du côté sud ».

+ de vent drech = « de vent droit », « du côté nord ».

– Système de mesure de superficie :

On trouve le quarton pour le bâti et l’agraire, mais il ne doit pas s’agir de la même valeur.

+ la cane, le quarton, pour le bâti.

+ la cesterade, le quarton, le dextre, pour l’agraire.

– Système monétaire :

+ la livre, le sol, le denier, l’obole.


[1] Agonès, Cazevieille, Combaillaux, Les-Matelles, Saint-Clément (-la-Rivière), Saint-Gély (-du-Fesc), Saint-Jean-de-Cuculles, Saint-Mathieu, Saint-Sauveur (La Grange du Pin), Saint-Vincent-de-Barbeyrargues, Tréviers, Le-Triadou, Vailhauquès, Valflaunès, Viols-en-Laval.

[2] Ce regroupement de communautés s’est vu attribué le nom de « République de la Val de Montferrand » par les historiens locaux.

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