Programme 6 : Horizons philosophiques contemporains

Coordinateurs du programme :
Marlène Zarader, Rodolphe Calin, Olivier Tinland, Gilles Moutot, Jérôme Peronnet

La spécificité du programme consiste dans un positionnement résolument contemporain du questionnement philosophique : en partant de la situation la plus actuelle de la philosophie – moyennant une attention particulière aux travaux en cours, à la « philosophie se faisant », à la pensée comme work in progress – il s’agit dans un premier temps de prendre acte d’une certaine remise en cause des grands « schismes » intellectuels qui ont marqué le xxe siècle : phénoménologie, philosophie analytique, pragmatisme, marxisme, existentialisme, structuralisme… L’heure ne semble plus être à la constitution d’écoles de pensée rigidement opposées les unes aux autres, mais à une ouverture résolue des traditions les unes à l’égard des autres, ouverture entendue tantôt sur le mode polémique de la confrontation féconde, tantôt sur le mode œcuménique de la complémentarité, tantôt sur le mode stratégique de l’intégration/subordination d’une tradition à l’autre, tantôt enfin (la liste n’est assurément point exhaustive) sur le mode créatif de la constitution de trajectoires intellectuelles originales, affranchies dans une certaine mesure des clivages du passé.

C’est à partir de cette focalisation sur le présent de l’activité philosophique, dans son indétermination et son incertitude mêmes, qu’il devient opportun d’interroger, sur un mode généalogique et parfois critique, les grandes orientations de la philosophie du xxe siècle, moins sur un mode « antiquaire » que comme un moyen décisif d’éclairer l’actualité de la pensée philosophique par un passé suffisamment récent pour constituer son substrat intellectuel nourricier. Une telle interrogation doit permettre de clarifier les enjeux inhérents aux engagements philosophiques portés par ces traditions, afin de dresser une cartographie des possibles philosophiques qui sont ceux du tournant du xxie siècle. Chacun des sous-programmes aura ainsi son identité philosophique propre, tout en invitant, par les problématiques qui sont les siennes, à des croisements fructueux non seulement avec les autres composantes de ce programme, mais aussi avec les autres programmes de philosophie et de sciences humaines de l’équipe.

La recherche prend plusieurs formes :

. Journées d’étude 2013-2014 : « Les tournants langagiers dans la philosophie du xxe siècle » (R Calin et O. Tinland)

. Colloque international « Le platonisme dans la philosophie française contemporaine » (R. Calin et O. Tinland, en collaboration avec J.-L. Périllié, 2014)

. Colloque international « Paul Valéry et la philosophie : le Soi, le langage et la pensée » (R. Calin  et O. Tinland, 2015)

. Projet : colloque international « Les théories contemporaines de l’esprit objectif » (partenariat CRISES / Equipe « Philosophie Contemporaines » (EA 3562, Paris I, 2015)

Domaine 1.  Phénoménologie et subjectivité  (responsables M. Zarader, R. Calin, J. Peronnet)

C’est la question de la subjectivité, telle qu’est a été amenée à se poser dans la tradition phénoménologique, allemande et française, qui fera l’objet de ce sous-programme. C’est en effet comme un néo-cartésianisme, un retour au sujet que s’inaugure, avec Husserl, la philosophie phénoménologique, et le plus souvent sous la forme de refontes du concept de subjectivité (de réinterprétations de ce néo-cartésianisme) que se sont manifestés les renouveaux de la phénoménologie, mais c’est aussi à partir du refus de tout ancrage subjectif qu’a pu parfois se justifier une sortie hors de la phénoménologie. C’est à partir de cette question qu’il s’agira ici d’interroger l’histoire de la phénoménologie, depuis ses premiers développements, qui n’ont rien d’harmonieux (cf. le différend entre Husserl et Heidegger sur l’objet même de la phénoménologie, la conscience ou bien l’être de l’étant), jusqu’à ses développements les plus récents — ce que l’on a récemment appelé la « nouvelle phénoménologie française », dont le sens est encore suspendu, mais qu’il faut néanmoins tenter d’élucider —, sans toutefois verser, comme c’est trop souvent le cas, dans la célébration un peu rapide de ses renouveaux successifs. C’est pourquoi seront en particulier interrogées certaines figures marquantes de l’histoire de la phénoménologie mais qui ont, en même temps, éprouvé le besoin d’en sortir (Heidegger, Levinas, Bachelard, Desanti). Entre autres orientations de recherche, on s’intéressera à Bachelard et Levinas, en raison de leur féconde ambiguïté eu égard au rapport entre phénoménologie et subjectivité, car ici la critique de la phénoménalité et de la phénoménologie ne prend pas la forme d’un abandon du sujet, mais devient l’occasion d’une pensée de sa subjectivation dans laquelle il ne va pas de soi de voir un simple avatar du cartésianisme. Sur ces deux figures se concentrent certaines des questions essentielles qui nous occuperont ici : celles de l’appartenance de la phénoménologie à la métaphysique de la subjectivité, et d’une possible détermination non-métaphysique du sujet. Peut-on penser de manière non-métaphysique la subjectivité, et faut-il pour cela sortir de la phénoménologie ?

Domaine 2.  La socialité de la raison. Pragmatisme, théorie critique, philosophie des sciences sociales (responsables O. Tinland, G. Moutot)

Ce sous-programme, qui s’inscrit dans le programme « Horizons philosophiques contemporains » (voir ci-dessus), se situe au croisement d’une pluralité d’approches philosophiques ayant en commun d’envisager les rapports entre la définition des diverses modalités de la rationalité (épistémique, morale, politique) et la prise en compte de l’ancrage concret des activités humaines dans des contextes socio-historiques constituant à la fois l’objet et l’arrière-plan d’une telle rationalité. Il s’agit de penser la conjonction de ces deux dimensions en évitant deux écueils : d’une part, définir la rationalité humaine de manière abstraitement idéaliste, en sous-estimant les conditionnements multiples, et souvent déniés comme tels, des pratiques de conceptualisation, d’argumentation et de théorisation de la réalité ; d’autre part, pratiquer un réductionnisme sociologique excessif à l’endroit des pratiques théoriques qui en ferait de simples épiphénomènes, en soi inessentiels, de l’évolution historique des structures et des rapports sociaux. L’éventualité et l’opportunité d’une troisième voie semblent clairement indiqués par un ensemble de démarches qui toutes insistent sur la socialité de la raison sans pour autant faire d’un tel conditionnement une détermination univoque, réductrice, qui priverait la rationalité humaine de toute consistance propre : le pragmatisme classique et contemporain (Dewey, Mead, Rorty, Brandom), la théorie critique sous ses diverses formes (Horkheimer, Adorno, Marcuse, Honneth), la philosophie des sciences sociales pratiquée aussi bien par les philosophes (Habermas, Descombes) que par les sociologues (Durkheim, Weber, Bourdieu) sont autant d’illustrations d’une tension féconde entre rationalité et socialité. Que l’exercice de la connaissance, de la justification raisonnée de nos croyances morales ou de l’examen critique de nos valeurs politiques ne puisse se faire qu’en contexte, moyennant la prise en compte résolue d’un ancrage social de ces pratiques (donc d’une nécessaire confrontation de la réflexion philosophique avec les travaux des sciences sociales), voilà qui constitue une contrainte méthodologique de départ que l’on ne saurait esquiver. L’enjeu principal consiste alors à s’interroger sur le statut des divers types de normativité mis à l’épreuve d’une telle contextualisation : tel est l’axe directeur autour duquel doivent tourner les recherches inscrites dans ce sous-programme, recherches qui porteront notamment sur les rapports entre langage et monde social, sur les contextes de justification et sur les conditions d’une théorie critique de la société.

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