Programme 3 : Mémoire et représentations collectives dans l’Antiquité

Coordinateurs du programme :
Isabelle David, Fabrice Galtier, Flore Kimmel-Clauzet, Marie-Pierre Noël

La problématique (comment la mémoire construit et fait travailler les représentations collectives) implique une réflexion portant sur une mémoire « partagée », propre à un groupe défini ou à une communauté. La notion de représentation collective permet de considérer le phénomène de la mémoire sociale comme la médiation entre passé et présent, par exemple dans le cadre de problématiques auxquelles le groupe est confronté et par rapport auxquelles il est amené à faire évoluer ce qu’il conçoit comme « mémorable », ou encore dans le cadre de constructions culturelles issues d’un passé « accommodé », constructions culturelles qui sont mises en jeu lors de la production/réception d’un discours. À ce titre, le mécanisme qui détermine la récurrence de certains codes liés à différentes formes de pensée, d’action ou de goût constitue également une piste qui pourrait être explorée. On pourrait ainsi s’interroger :

– sur les processus et les conditions sociopolitiques, artistiques, littéraires qui président à la représentation d’actions, d’œuvres ou d’hommes du passé au sein d’un groupe ou d’une communauté.

– sur le rapport qu’une communauté entretient avec les représentations du passé qu’elle s’est forgées, auxquelles elle peut attribuer une fonction prescriptive, justificative ou identitaire…

– sur l’exploitation de ces représentations collectives dans le cadre de stratégies définies par la production d’un discours.

– sur la manière dont sont réactivées ces représentations collectives, ce qui pose la question de la nature des référents qui provoquent la réminiscence, de leur impact et de leur perception par la communauté.

La réflexion se fera au moyen de journées d’études en relation avec les différents sous-thèmes évoqués ci-dessous.

Ce programme est porté par des antiquisants, mais les 5 ans seront mis à profit pour tisser des liens avec le programme des spécialistes d’histoire contemporaine. Un séminaire transversal est créé pour faciliter les échanges.

 

Domaine 1. Usages et constructions des représentations collectives dans les discours publics (responsable M.-P. Noël)

Dans la réflexion sur la politique et sur la rhétorique à partir du Ve siècle avant J.-C. intervient le thème de la doxa, l’opinion commune. Pour Gorgias de Léontini, le premier théoricien de la rhétorique, le discours (logos), qui est un « grand souverain », a pour objet la doxa, qu’il peut modifier à sa guise, de façon à créer dans l’auditoire un consensus. Ce consensus est essentiel en démocratie, puisque les lois résultent d’un vote majoritaire. Le discours public s’appuie ainsi sur un socle commun, qui constitue ce que nous nommerions la « mémoire collective » ou « mémoire partagée », et joue sur le non-dit et l’ellipse, parce que l’on n’a parfois pas besoin d’expliciter entièrement le substrat commun de tout discours. C’est la manière dont cette « mémoire commune » peut, selon les siècles et les différentes sociétés, se trouver exprimée, exploitée, rappelée, mais aussi modifiée par certains types de discours. Pour cela, on pourra étudier notamment :

– Les dimensions propres à la formation et à l’expression de la mémoire collective dans les différentes sociétés, notamment les différentes techniques mémorielles (pour le monde antique, on peut penser à la mnémotechnique, aux exercices rhétoriques ou progymnasmata) ; les modes de sélection de cette « mémoire collective » (mémoire et oubli) et le partage entre « mémoire publique/commune/collective » et « mémoire individuelle ».

– La (re)construction de cette « mémoire collective » dans les discours et ses enjeux politiques : quels sont les types de discours jouant sur cette mémoire « commune » selon les régimes, les territoires et les époques concernés ? Quels sont leurs modes et leurs contextes d’énonciation (on peut penser aux oraisons funèbres, aux discours d’éloge et aux discours commémoratifs) ? Quel rapport ces discours entretiennent-ils avec d’autres modes d’expression et de production de la mémoire collective (récits épiques, récits historiques, monuments, images, chansons, etc.) ?

Domaine 2. Spectacle et construction d’une mémoire collective (responsable Is. David)

À partir de la notion de « spectacle » concernant les grands genres théâtraux, c’est-à-dire la tragédie et la comédie, il s’agira de réfléchir au rôle de la mémoire dans la construction du sens de l’œuvre, au cours de la représentation dramatique : dans quel sens cette dernière sollicite-t-elle la mémoire du public, mémoire étant entendue ici autant au sens de processus de mémorisation que des références, valeurs et souvenirs supposés partagés par le public ? La mémoire est-elle thématisée dans l’œuvre dramatique ? le poète et les acteurs, implicitement ou explicitement, attribuent-ils un rôle à la mémoire (la leur comme celle du public) au cours de la représentation ? Ces interrogations initiales pourront donner lieu à une ouverture concernant les « spectacles » dans un sens plus large, avec un travail sur les formes et les fonctions de la mémoire dans d’autres types de spectacle, genres scéniques ou non.

Domaine 3. Monumentum et représentations collectives (responsables F. Galtier et Fl. Kimmel-Clauzet)

 

Le terme latin monumentum est lié à la mémoire, à la fois par son étymologie et sa fonction. Il implique la notion de rappel et se trouve étroitement associé au processus de remémoration. Le monumentum apparaît ainsi comme le vecteur privilégié du souvenir des morts, ce qui l’assimile fréquemment au tombeau. Cependant, il peut aussi désigner des monuments commémoratifs, des textes ou discours en prose ou en vers, voire tout objet doté d’une forte charge mémorielle. Ce travail sur l’articulation entre processus mémoriel et établissement de représentations collectives conduit à interroger le concept de « mémorable » : de quelle nature est la sélection opérée (dans les personnalités ou événements retenus comme dans les informations retenues sur chaque personnalité ou événement…) ? Comment s’opère cette sélection (établissement d’un canon qui limite le nombre de personnalités et d’événements, sélection de traits particuliers qui les définissent…) ?

Dans la notion de monumentum telle que nous souhaitons l’étudier, une autre caractéristique fondamentale doit être considérée : sa dimension publique, déterminée par le rôle qui lui est conféré dans la diffusion du souvenir. Il conviendra de distinguer plus précisément ce qui relève du domaine public, de dynamiques collectives ou individuelles dans le processus de sélection ou de conservation de la mémoire, pour mieux définir la nature et l’étendue du groupe concerné. Il importe, dans ce cadre, de mettre en lumière les indices permettant de définir la mémoire comme mémoire de groupe (dimension proverbiale des anecdotes, allusions qui trahissent des informations connues par tous, monument public, associations commémoratives…) et les facteurs favorisant l’uniformisation des représentations individuelles à travers un processus de mémoire partagée (en interrogeant par exemple la notion de discours officiel, voire de censure, mais aussi celle de mode).

Il s’agit donc d’interroger le monumentum et ses différentes illustrations, en considérant le processus de commémoration qu’il met en jeu, ainsi que ses fonctions au sein de la collectivité. Cela implique de cerner par quels supports la mémoire se conserve, ce qui pourra se faire, notamment, dans le cadre du séminaire transversal.

Ces trois domaines conduisent à une recherche plus transversale sur les supports de conservation de la mémoire (responsables F. Galtier et Fl. Kimmel-Clauzet)

Un séminaire transversal se fondera sur la notion de monumentum étudiée dans le cadre du domaine 3 pour interroger les différentes illustrations des supports de conservation de la mémoire, en considérant tout particulièrement le processus de commémoration des individus qui en sont l’objet, ainsi que ses fonctions au sein de la collectivité où il est mis en jeu. Le travail du séminaire doit s’inscrire dans un cadre chronologique qui s’étendra jusqu’aux époques moderne et contemporaine, où la notion évolue avec le contexte, comme le montrent, dans le champ historique, les travaux effectués depuis plusieurs années sur les monuments aux morts, les musées historiques ou les manuels scolaires. La notion de monumentum doit être l’occasion de faire dialoguer des chercheurs issus de domaines disciplinaires divers : littérature, histoire, sociologie et psychologie…, en lien avec les autres programmes du thème.

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