Principaux axes de recherche

1. Les passés conflictuels de la France et de l’Europe à travers leurs musées

Deux dimensions entrecroisées sont ici abordées :

1. les mémoires locales et nationales en France et en Europe des deux guerres mondiales ;

2. les mémoires transnationales européennes autour de deux « événements » majeurs du XXe siècle : le stalinisme et le génocide des Juifs.

Ces mémoires seront abordées au travers des musées et espaces muséifiés des deux guerres mondiales et des espaces muséifiés, dont un certain nombre apparaissent d’emblée incontournables : pour la Première Guerre mondiale, l’Historial de Péronne, le musée de Notre-Dame-de-Lorette, la Caverne du Dragon, le Centre d’Interprétation Marne 14-18 de Suippes, le Flanders Museum d’Ypres, etc. ; pour la Deuxième Guerre mondiale, le Mémorial de Caen, le Memorial de l’Alsace-Moselle de Schirmeck, le Mémorial Leclerc-Musée Jean Moulin, le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, la Maison d’Izieu, le Centre de la Mémoire d’Oradour-sur-Glane, etc. Les chercheurs rassemblés autour de l’étude de ces lieux sont principalement J.-N. Grandhomme, F. Rousseau, A. Deschamps, P. Louvier, C. Lévisse-Touzé ; et S. Prezioso et O. Glassey en tant que chercheurs associés.

MEMORIAL MARECHAL LECLERC MUSEE JEAN MOULIN

Le Mémorial Leclerc – Musée Jean Moulin de Paris
(source : Mérorial Leclerc-Musée Jean Moulin)

S. Wahnich compte pour sa part poursuivre ses travaux (commencés en 1999) sur les musées d’histoire des guerres du XXe siècle en Europe de l’Ouest puis en Europe centrale et orientale en observant sur ces dix ans les déplacements qui ont eu lieu dans les institutions déjà visitées, en élargissant le propos aux musées des guerres coloniales et aux musées de l’Europe centrale et orientale (voir plus bas). F. Mayer, s’attachera plus particulièrement aux cas tchèques et slovaques. Quant à L. Bertucelli, A. Parisella, E. Ruffini et C. Silingardi, ils s’intéresseront, avec le soutien de S. Prezioso et S. Wahnich, aux musées et lieux de mémoire italiens de la Deuxième Guerre mondiale, de la Shoah, de l’antifascisme et de la Résistance. Au sein de cette recherche, la région d’Emilie-Romagne fera l’objet d’une étude de cas spécifique.

Ces études doivent notamment permettre de repérer les convergences-divergences, continuités-discontinuités des récits muséographiques traitant des deux conflits mondiaux : ceux de la Seconde Guerre mondiale sont-ils dissociés de l’histoire et de la mémoire de la Première ? Construit-on la Première Guerre mondiale comme la « matrice » de la Seconde ? Que subsiste-t-il des représentations conflictuelles ? Quelles sont les représentations de l’ancien ennemi dans le contexte de la construction européenne ? Quel est le poids du présent – qui est celui de la réconciliation franco-allemande, celui de la construction européenne – sur les différentes représentations de ce passé?

Seront également questionnés les « conflits d’intolérable » [S. Wahnich, « Libération et modes de fictionnalisation dans les musées d’histoire du XXe siècle européen », in. Ch. Delporte et D. Maréchal (dir.), Les Médias et la Libération en Europe : 1945-2005, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 479], très présents dans les musées de la Seconde Guerre mondiale, entre d’une part, la transmission notamment de l’histoire du nazisme et des collaborations avec ce dernier et, d’autre part, la transmission de l’histoire du communisme dans sa dimension dictatoriale mais aussi dans sa dimension libératrice du nazisme dans la mémoire, par exemple, des juifs de Budapest ou celle de nombreuses résistances nationales. Pour leur part, les musées d’Europe centrale et orientale seront analysés en tant que « lieux de mémoire » du communisme, mettant en lumière les cadres d’interprétation sur lesquels ils se fondent et qu’ils contribuent à transmettre. On étudiera plus particulièrement la façon dont sont abordées les figures de bourreaux et de victimes dans cette interprétation du communisme en se demandant par exemple dans quelle mesure elle s’inscrit dans les modèles d’autres bourreaux et d’autres victimes (des deux guerres mondiales et du nazisme).

L’attention portera ensuite sur la manière dont ces institutions s’inscrivent dans le champ mémoriel des États concernés (tenant compte de l’ambivalence du « rejet du passé communiste » dans cette partie de l’Europe). Ainsi, par exemple, le rapport entre les stratégies muséales et les instituts de « la Mémoire nationale » (type UPN Slovaque et USTR tchèque, qui doivent beaucoup au modèle allemand du Gauck Institut, ou de l’IPN Polonais) sera plus particulièrement analysé. Enfin, la circulation des modèles en Europe centrale et orientale sera renseignée et interrogée.

Ce clivage mémoriel qui sépare les pays d’Europe centrale et orientale des pays occidentaux a été qualifié récemment de « rideau de fer mémoriel » (E. Droit, op.cit.). La question est désormais de tenter de comprendre comment ce clivage mémoriel induit ou non un clivage sur la notion et les valeurs associées à la démocratie, plus exactement de comprendre comment ces musées « bricolent » avec différentes conceptions de la démocratie. Celle de l’après-coup du nazisme, que nous avons en théorie associée à la définition des Lumières et de la Révolution, réfléchit les questions d’égalité politique et d’équité sociale ; celle de l’après-coup du communisme est fondée sur le rejet d’une dictature incarnée par un homme et un parti qui avaient interdit tout débat public, le pluralisme politique et syndical, au nom du bien à venir. Entre projet de société et régime politique pluraliste, que prétend t-on protéger lorsqu’on prétend protéger les « valeurs démocratiques » ? Quel patriotisme constitutionnel au regard de ce clivage du sensible, de l’intolérable et des récits muséaux peut aujourd’hui donner des réserves empiriques à une telle injonction ?

À nouveau, on le voit, le contexte de la construction européenne et celui de l’élargissement récent à l’Est donnent à ces musées un rôle déterminant dans la fabrication en cours des identités nationales et transnationales.

En outre, la question des valeurs démocratiques, on le comprend aisément, dépend ainsi de la définition ou des définitions auxquelles on se réfère sur un mode sensible et parfois même ritualisé. Il s’agit alors de savoir si ces différentes définitions s’entrecroisent en vue d’une définition bricolée qui pourrait devenir commune, ou si elles constituent des points de clivages et d’obstacle réciproques à l’invention d’un même référent.

À ces différents titres, la mémoire tant de la Première que de la Seconde Guerre mondiale se situe bien aujourd’hui à un carrefour mémoriel stratégique, entre mutation, brouillages, révisions et effacements.

Caverne du Dragon 2

Caverne du Dragon – Musée du Chemin des Dames
(source : Caverne du Dragon-Musée du Chemin des Dames)

F. Rousseau, Y. Thanassekos et Q. Bilquez (auxquels s’associeront ponctuellement S. Wahnich et Y. Schubert) se pencheront particulièrement sur les cinq principaux musées de la Shoah (Mémorial de Paris, Jüdisches Museum de Berlin, US Holocaust Memorial de Washington, Jewish Museum de Londres, Yad Vashem) ; plusieurs aspects seront ici privilégiés : 1. L’histoire institutionnelle, les législations fondant ces institutions, les débats autour des fondations, aménagements et réaménagements ; 2. Une enquête sera menée concernant les créateurs de ces espaces, les financements, le rôle joué par les diasporas, etc. 3. La question des liens entre ces différentes institutions sera posée. Observe-t-on des convergences, des divergences dans les choix muséaux ? Leurs publics sont-ils les mêmes ? Comparables ? 4. Au-delà, c’est toute la question de la transmission qui sera abordée : quelle politique de la mémoire, pour quelle mémoire ? En quoi ces grands musées influent-ils sur la transmission de la mémoire et sur l’enseignement de l’histoire de la Shoah à travers le monde ? Quels sont leurs rapports avec l’historiographie ? Enfin, l’articulation de ces musées avec le temps présent, les enjeux du présent, sera examinée. Sont-ils fondateurs d’idéologies, de mythologies nationales ? Comment s’inscrivent-ils dans le débat politique contemporain et les grandes questions de relations internationales (légitimité d’Israël, triangle Etats-Unis/Israël/pays arabes) ? Une ultime question portera sur la place donnée ou non aux autres génocides au sein de ces institutions…

Par ailleurs, A.-M. Droumpouki, A. Deschamps, J. Mary, J.-N. Grandhomme, P. Olivera et S. Prezioso, porteront leur attention sur des espaces plus modestes, plus ou moins muséifiés, mais en rapport avec cette histoire (ex. : exposition permanente à l’Imperial War Museum de Londres, Maison des enfants d’Izieu ; Maison d’Anne Frank, Fossoli, musées de camps nazis, etc.). A.-M. Droumpouki s’intéressera spécifiquement au cas grec, à travers une série de lieux clés, dont le Shoah Monument de Thessaloniki, les deux musées juifs d’Athènes et de Thessaloniki, et le camp de concentration de Chaidari d’Athènes. J.-N. Grandhomme s’attachera tout particulièrement au cas particulier des musées alsaciens, en ceci qu’ils rendent compte de la mémoire double d’une région des marges écartelées entre la France et l’Allemagne entre 1870 et 1945. J. Mary se penchera quant à lui sur les usages des archives sonores et audio-visuelles dans différentes configurations muséales. Les musées virtuels, nouveaux venus sur la scène des formes de médiation culturelle, feront l’objet d’une étude spécifique, animée par S. Prezioso et O. Glassey.

Expo Castelnau le Lez

Détail de l’exposition permanente du Centre Régional de la Résistance et de la Déportation de Castelnau-le-Lez (Hérault) Photo : Frédéric Rousseau

Les musées militaires et musées d’arme et de tradition dans le cadre national et au-delà (ex. Musées des Invalides à Paris ; de l’Infanterie de Montpellier ; des Troupes de Marine de Fréjus ; du Val de Grâce à Paris ; Marshall Museum d’Overloon (NL) ; musée des Alliés de Berlin, musée de Potsdam, etc.) contribuent aussi à former la (les) mémoire (s) nationale (s) ; ils seront étudiés , notamment par M.-A. Paveau et J. Mary, en tant que conservatoires de la tradition militaire, mais aussi en tant que lieu d’histoire et de mémoire sur les différents conflits.

De son côté, M.-C. Rodriguez s’intéressera à la construction diachronique des romans nationaux ibériques à travers leur inscription dans l’espace géographique, muséographique et mémoriel. Seront plus particulièrement ciblés les sites muséifiés investis par le franquisme, tels que Valle de los Caidos, Escorial, Covadonga et Saint-Jacques-de-Compostelle…

Comme cela a été souligné plus haut, et pour échapper à une focale occidentalo-centrée, l’étude sera également menée en Europe centrale et orientale principalement par S. Wahnich, Y. Thanassekos, Q. Bilquez et F. Rousseau (ex. Holocaust Memorial Center de Budapest, Auschwitz, Terezin en Rép. Tchèque, etc.), et s’élargira ici, sous la direction de et avec F. Mayer et S. Wahnich, aux musées et espaces muséifiés traitant de la période stalinienne et du goulag (ex. Musée de la Terreur de Budapest, Musée de la Déportation de Riga, musées des occupations en Lettonie et Estonie, etc.) afin de mesurer le poids respectif des mémoires de la Shoah et du Goulag dans les différentes composantes de l’espace européen, et au-delà de repérer les convergences et les divergences des cultures mémorielles de l’Europe et des Européens…

Pavillon italien d'Auschwitz

Le pavillon italien d’Auschwitz, Memorial in onore degli italiani caduti nei campi di sterminio di Auschwitz
Photographie d’Armando Romeo Tomagra

D’une manière plus synthétique, les mouvements transnationaux des mémoires seront également abordés par deux historiens et didacticiens, chercheurs associés, C. Heimberg et A. Brusa. A. Brusa, avec le soutien de S. Prezioso, travaillera en parallèle sur les musées italiens du Risorgimento. Le questionnement spécifique de C. Heimberg portera quant à lui sur un échantillon français de lieux muséaux reliés à des mémoires subalternes, sociales ou traumatiques, pour mettre à jour leur fonction transmissive, et les conditions de sa réalisation, à l’égard des publics scolaires.

2. Le face à face mémoriel de l’Europe et de ses anciennes possessions

Seront ici abordées les relations qu’entretiennent aujourd’hui certains pays européens avec leur passé de grande puissance impériale et coloniale ; les effets de dialogues (le plus souvent « de sourd »), les effets de miroir (souvent déformant) seront particulièrement étudiés afin de repérer les principales déchirures du tissu mémoriel et les fils rompus, mais aussi les fils susceptibles de tisser, à l’avenir, une véritable communauté mémorielle entre des peuples et des nations qui ont en partage une longue histoire conflictuelle, faite de dominations et de contestations de celle-ci.

Nous proposons de compléter l’enquête en réalisant un inventaire de la mémoire impériale et coloniale européenne. Pour l’aborder, le choix se porte notamment sur des musées fort peu étudiés en dehors du cercle très restreint des spécialistes de l’histoire maritime : les Musées navals et les musées des marines de guerre ; ces musées sont souvent de beaux musées ; or,sous l’esthétique (les beaux bateaux, les splendides reconstitutions et autres maquettes) et derrière une présentation souvent ludique et attractive, particulièrement orientée en direction des enfants, les musées navals et des marines de guerre laissent transparaître des messages moins neutres qu’ils n’y paraît ; ils sont en effet porteurs de récits historiques, de faits d’armes patriotiques, et de représentations mémorielles exotiques et impériales. Sous la direction de P. Louvier et B. Schmidt, cette enquête vise l’étude des présents des passés impériaux (sinon impérialistes) et coloniaux des anciennes puissances maritimes européennes, principalement la France, la Grande-Bretagne, la Hollande, l’Espagne et le Portugal.

Ces musées ont généralement évolué, comme les musées militaires institutionnels, pour répondre aux vœux spectaculaires d’un public de masse, avec une scénographie de plus en plus attentive aux exigences supposées ou réelles d’un public disparate. L’association étroite des musées et des bâtiments à quai et sur cale fait désormais la force des musées navals si l’on songe à Portsmouth ou à Dunkerque. La combinaison des sources cinématographiques (Dunkerque), informatiques (bornes interactives au Musée de la Marine à Paris) et des objets ethnographiques est maîtrisée avec un savoir-faire largement comparable à ce que l’on trouve dans les institutions muséales les plus récentes ou récemment rénovées. Les effets de l’apport des nouvelles technologies seront questionnés. Par ailleurs, il s’agit d’interroger les motivations (avouées ou non) des concepteurs, de leurs rénovateurs et de leurs publics. Ces musées, comme ceux de l’Armée, ont joué au XIXe siècle et dans le premier XXe siècle un rôle pédagogique patriotique, mais également impérial. Ils sont alors non seulement associés à la grandeur d’un pays (trophées, tableaux de beaux faits d’armes), à sa souveraineté mais également à son rayonnement régional ou planétaire… Au-delà de ce constat aisé à dresser, plusieurs pistes de réflexion seront parcourues : quelle image du passé national et européen colonial et impérial est ici offerte ? Ces musées sont-ils encore des sanctuaires (discrets) d’un âge d’or eurocentrique, gardien d’un ordre naval et gestionnaire des terres lointaines et naturellement sauvages ? Les collections d’armes indonésiennes de l’Amsterdam Rijskmuseum, les maquettes des pirogues des îles polynésiennes à Chaillot, la prochaine exposition sur La Pérouse au Musée National de Marine illustrent des liens naturels, puissants entre la Marine et des horizons lointains et soumis. Cependant, il s’agira aussi de se demander si une orientation esthétisante de plus en plus poussée n’aboutit pas, parfois, à écarter des musées de la Marine les perspectives les plus concrètes de la domination occidentale…

L’abord de l’espace euro-méditerranéen est particulièrement visé dans la mesure où il est à la fois frontière et pont entre les peuples des deux rives, et surtout porteur de mémoires non apaisées ; au contraire, celles-ci paraissent aujourd’hui dotées d’une force étonnamment renouvelée ; les conflits mémoriels ne cessent de resurgir, parfois avec virulence entre les deux rives. L’urgence de ce type de recherche est patente.

Au sein de cet espace euro-méditerranéen, outre la Tunisie, qui fera l’objet d’une étude spécifique de la part de D. Abbassi, deux secteurs mémoriels clés feront l’objet d’une enquête bilatérale : Grèce-Turquie et France-Algérie. Les enjeux des représentations et des conflits mémoriels de ces deux binômes sont en effet aujourd’hui très importants pour la France (Algérie) et pour l’Europe (Turquie) ; en effet, à l’heure où se pose avec acuité la question turque et celle de son éventuelle entrée dans la communauté européenne, il s’agit d’approcher au travers des récits historiques muséaux, les représentations de l’histoire, de « l’ennemi », du voisin ; près de 90 ans après la Première Guerre mondiale et la « Guerre de libération » turque (de la « Catastrophe » pour les Grecs), il s’agit d’approcher deux mémoires conflictuelles qui rapprochent mais bien plus souvent encore aujourd’hui opposent Grecs et Turcs. Sous la responsabilité notamment de F. Rousseau et L. Lamrhari, seront ciblés en priorité les établissements suivants : Musée d’histoire nationale d’Athènes, Musée de la Guerre de Libération d’Ankara, Musée de l’Armée à Istanbul, Musée des Forces armées à Balikesir.

Par ailleurs, outre l’ancienneté des relations entre les peuples français et algériens, les revendications mémorielles de différents groupes (rapatriés, anciens combattants, harkis), les quêtes d’identité et de mémoire des différentes vagues de l’immigration algérienne en France donnent tout son intérêt et son actualité à cet axe de recherche.

Cette recherche sera notamment conduite par S. Wahnich et M.-A. Paveau ; l’attention se portera prioritairement sur les musées en lien direct ou indirect avec l’histoire de la présence coloniale française en Algérie (Musées de la guerre d’indépendance en Algérie ; musées militaires en France et en Algérie (ex. Musées d’armes et de tradition : infanterie à Montpellier, troupes de marine à Fréjus ; musée des Moudjahidin à Alger ; Cité de l’immigration…). M.-A. Paveau élargira l’étude au couple mémoriel franco-vietnamien.

Il est proposé d’examiner les données nationales et internationales de cette mémoire à travers les mises en scène, les narrations et les fonds d’archive écrits, iconiques et audiovisuels des musées militaires en Algérie, en France, en Grèce, en Tunisie, en Turquie et au Vietnam. Le fil directeur qui sera notamment suivi par ces chercheurs est la notion de mémoire discursive, conçue comme un ensemble de discours verbaux, visuels et symboliques, qui est transmis via les lignées discursives mises en place dans ces lieux prototypiques de filiation mémorielle que sont les musées. À cette mémoire discursive s’articule une démémoire discursive, qui transforme et déforme les héritages, mais accomplit également une gestion de l’oubli nécessaire à la construction de la mémoire elle-même. La « démémoire » (Régine Robin, Berlin Chantiers, 2001), qui conceptualise les conséquences idéologico-affectives d’un choix muséographique, celui de présenter de manière analogue dans des vitrines analogues des soldats des deux « camps » (allemand et russe), qui, de fait, deviennent eux-mêmes « analogues » (Musée des Alliés à Berlin). Écrasement idéologique et effacement mémoriel, ou au contraire progrès de l’objectivité et avancée historique ? Par ailleurs, La guerre d’Algérie est devenue un « événement discursif » dans la société française depuis les années 1990 qui ont vu se succéder des parutions et des témoignages publics. C’est également un véritable lieu discursif, souvent conflictuel, dans les relations bilatérales, preuve en sont, par exemple, les mini-crises diplomatiques qui émaillent les visites officielles des dirigeants français en Algérie. En revanche, la guerre d’Indochine fait plutôt l’objet d’un silence discursif remarquable, qui se manifeste tant dans les manuels scolaires que dans les débats collectifs, dans les histoires de vie personnelles que dans les représentations filmiques et romanesques. Les raisons sont multiples et parfois objectives : guerre d’appelés contre guerre d’engagés, guerre proche dans un pays qui « est la France », guerre lointaine dans la non moins lointaine Asie. Il n’en reste pas moins que, dans un cas, l’Algérie, se construit une mémoire qui est en passe de devenir pléthorique (saturée), alors que dans l’autre, l’Indochine, s’efface progressivement une mémoire qui n’a sans doute jamais existé en tant que telle au niveau de l’histoire collective. Enfin, cette histoire produit des discours « communautaires » et des mémoires singulières, non partagés par le corps social. Toutes ces questions orienteront les recherches sur les mémoires des guerres de décolonisation.

 

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