Programme POP ANR « Les Présents des passés »

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Les Présents des passés

Programme ANR-08-BLAN-0071-01 animé par Frédéric Rousseau

2009-2012

Plaquette du programme (à télécharger)

 

Le dialogue des mémoires est l’une des conditions du succès de la construction d’espaces
pacifiés et pacifiques.

De nombreux objets et supports mémoriels ont déjà été largement étudiés : les manuels d’histoire, les commémorations, les lieux de mémoire divers et variés, le cinéma, la littérature,etc. Ce programme se propose donc d’aborder les rapports complexes entre histoire, mémoire et sociétés, au travers d’objets jusqu’alors étonnamment peu étudiés par les historiens : les musées, lieux d’histoire et de mémoire dont le nombre ne cesse de croître, et qui sont aujourd’hui devenus à la fois des lieux de consommation culturelle de masse, des entreprises commerciales et des enjeux politiques de premier ordre. Nous étudierons ainsi les musées d’histoire tout à la fois comme lieux de souvenir, de commémoration, de définition de soi et des autres, de dialogue et de réconciliation.

Espaces cibles

L’espace euro-méditerranéen (physique et numérique)

Carte des pays-cibles - Programme POP

Eléments du questionnement

• Quelles sont les stratégies muséales des entrepreneurs de musée ?

• Comment les passés, et particulièrement les passés douloureux sont-ils
mis en scène ?

• Comment ces passés sont-ils racontés ?

• Quelles sont les fonctions sociales et politiques des représentations muséales ?

Objectifs :

Inventaire européen et euro-méditerranéen – Base de données audio-visuelle.

Cartographie pour un atlas des musées.

Analyse des pratiques muséales.

Analyse des interprétations des passés au regard des connaissances historiographiques.

Evaluation de l’impact et de la transmission du/des
message(s).

Les Européens sont en quête d’une identité commune. Les débats enflammés sur le Traité constitutionnel ont récemment reflété cette difficulté rencontrée actuellement par l’Europe. Or, il nous semble que le dialogue des mémoires est précisément l’une des conditions du succès de la construction d’un espace pacifié et pacifique en Europe.

Dans ce contexte, qui est celui de la construction européenne et celui de l’élargissement récent à l’Est, le programme intitulé Les présents des passés se propose d’aborder les rapports complexes et souvent tendus entre histoire, mémoire, patrimoine et sociétés en Europe (et dans quelques-unes de ses marges tant géographiques que mémorielles) au travers d’objets encore récemment étonnamment peu étudiés par les historiens, les musées, appréhendés dans une vision multidimensionnelle :

les musées entendus au sens large (musées d’histoire et espaces muséifiés) dont le nombre ne cesse de croître : aucune échelle de musées n’est ainsi exclue du champ de l’étude (ex. musées familiaux et privés comme celui de Notre Dame de Lorette, communautaires, communaux, départementaux, nationaux, etc.) ; seront également prises en compte, au cas par cas, les mises en scènes muséales numériques en fort développement depuis plusieurs années.

les musées, lieux d’histoire et de mémoire, espaces à la fois scientifiques et/ou identitaires, qui sont aujourd’hui devenus à la fois des lieux de consommation culturelle de masse, des entreprises commerciales mais aussi des enjeux politiques, et scolaires, de premier ordre.

les musées qui jouent un rôle déterminant dans la fabrication en cours des identités nationales et transnationales.

 Le contexte historiographique :

Cette recherche s’inscrit clairement dans un mouvement historiographique international déjà riche d’importants travaux sur les usages du passé et la gestion des passés (en gras figurent les noms de chercheurs rassemblés autour du projet) :

Pour la France, citons les ouvrages collectifs récents de Cl. Andrieu, M.-Cl. Lavabre, D. Tartakowsky (dir.), Politiques du Passé, et M. Crivello, P. Garcia, N. Offenstadt, Concurrences du passé, tous deux publiés aux PUP, Aix-en-Provence, 2006 ; F. Rousseau, « Chemin des Dames. Lieu d’amnésie nationale », in N. Offenstadt (dir.), Le Chemin des Dames, Paris, Stock, 2005, p. 132-142.

Caverne du Dragon (Aisne)

La Caverne du Dragon (Aisne)
(source : Caverne du Dragon-Musée du Chemin des Dames)

Pour le cas allemand, les articles d’E. François, « L’Allemagne fédérale se penche sur son passé », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, n°7, juillet-sept. 1985 ; et « Naissance d’une nation. Le musée historique allemand de Berlin », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, n°34, avril-juin 1992 ; plus récent dans sa traduction française, E. François et H. Schulze (dir.), Mémoires allemandes, Paris, Gallimard, 2007 (2001).

Pour l’Italie, S. Prezioso, « « Autobiographie d’une nation « . Antifascisme et résistance dans la mémoire italienne », Traverse. Revue d’histoire, 1999, p. 95-102.

Pour une approche européenne, S. Wahnich (dir.), Fictions d’Europe : la guerre au musée en Allemagne, en France et en Grande Bretagne, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2002 ; S. Farré, Y. Schubert (dir.), « Cultes du passé : ritualisation et usage politique », Carnets de bords, n°12, déc. 2006 ; A. Findor, B. Lasticova, S. Wahnich (dir.), Politics of collective Memory, Cultural Patterns of commemorative Practices in Post War Europe, LIT, 2007 ; K. Jarausch, T. Lindenberger (dir.), Contested Memories, New York, Berghahn, 2007.

Pour les ex-pays de l’Est, F. Mayer, Les Tchèques et leur communisme, Paris, Ed. de l’EHESS, 2004 ; Emmanuel Droit, « Le Goulag contre la Shoah. Mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargie », in Vingtième Siècle, Revue d’histoire, n°94, avril-juin 2007, p. 101-120 ; P. Bonnard, M. Meckl, « La gestion du double passé nazi et soviétique en Lettonie : impasses et dépassement de la concurrence entre mémoires du Goulag et d’Auschwitz », in G. Mink, L. Neumayer (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, Paris, Ed. La Découverte, coll° Recherches, 2007, p. 169-180 ; G. Nivat (dir.), Les sites de la mémoire russe, tome 1, Géographie de la mémoire russe, Paris, Fayard, 2007.

Pour une approche helvétique, l’article de Charles Heimberg, « Les retrouvailles des enfants d’Izieu », Le Courrier, Genève, 2002.

Pour la Grèce, I. Toundassaki, R. Caftantzoglou, « Normalisation de l’identité culturelle grecque. Les trois musées nationaux d’Athènes », Ethnologie française, PUF, n°102, 2005/02, p. 229-242.

Enfin, pour une réflexion plus globale, l’article de Y. Thanassekos, « Musée, histoire, mémoire et identité dans l’ère postmoderne », in S. Rozanis, Y. Thanassekos (dir.), Le Musée contemporain dans l’ère postmoderne, Athènes-Bruxelles, The Jewish Museum of Greece & Fondation Auschwitz, avril 1996, p. 23-45.).

Les enjeux scientifiques :

Les enjeux scientifiques du projet sont multiples : d’une part, notre équipe propose de réaliser un inventaire global de la situation mémorielle en Europe, à l’échelle continentale. Au-delà de cet espace, il s’agit également d’interroger ponctuellement les relations mémorielles que l’Europe et les Européens, au travers de leurs musées d’histoire, entretiennent aujourd’hui avec certaines des anciennes possessions coloniales européennes.

SALLE DE LA LIBERATION

Salle de la Libération du Mémorial Leclerc-Musée Jean Moulin de Paris
(source : Mémorial Leclerc-Musée Jean Moulin)

Les musées visés par ce programme sont principalement les musées d’histoire des guerres du XXe siècle (auxquels nous ajoutons les musées navals et les musées des marines de guerre ; voir ci-dessous) qui ont transformé la guerre en patrimoine. Dans certains pays, la Seconde Guerre mondiale est le centre affirmé de cette patrimonialisation. Dans d’autres, elle ne constitue qu’un point dans le déroulé d’une histoire guerrière plus complexe, ou plus ramifiée dans les mémoires de la Première Guerre mondiale aux guerres de décolonisation, de la Seconde Guerre mondiale à la Guerre froide. Si certains pays affirment comme la Grande-Bretagne, une continuité historique sans faille, d’autres pays comme la France, ont plus de difficulté à réunir dans un même lieu, des moments historiques qui n’ont pas eu les mêmes conséquences, produit les mêmes clivages à l’échelle de la nation ou des groupes sociaux concernés. Les mémoires conflictuelles, ou potentiellement conflictuelles, semblent produire des musées éclatés quand les mémoires unifiées produisent des unités polymorphes. L’un des objectifs poursuivis dans ce travail consistera notamment à repérer ces manières de faire, entre fabrique d’un discours historique continu, ou fabrique au contraire d’un discours historique discontinu, propre à satisfaire différents publics, différentes idéologies, à les juxtaposer dans un espace public qui ne produit plus l’espace public d’une raison historique mais bien celui des raisons mémorielles. Il est parfois difficile ou douloureux de suivre en France des acteurs de l’histoire qui peuvent avoir participé à la résistance puis aux guerres coloniales, dans les pays baltes des acteurs qui ont pu être des supplétifs des nazis, avant de devenir des prisonniers politiques pendant la période communiste, pour redevenir des héros aujourd’hui. Seront ainsi analysés, dans cette complexité des chaînages de l’histoire, les cas français, belge, britannique, allemand, italien, grec, hongrois, slovaque, tchèque, lituanien, letton, ukrainien. Notons que cette liste n’a aucun caractère exhaustif : nous nous réservons le droit de la modifier à mesure que nos travaux avanceront.

Cette étude permettra de repérer les principaux clivages mémoriels intra-européens (ainsi reparle-t-on d’un clivage est-ouest, voire d’un « rideau de fer mémoriel » [E. Droit, « Le Goulag contre la Shoah », op.cit., p. 103]), et au-delà, les fractures qui séparent l’Europe de ses marges ou de ses anciennes possessions, avec lesquelles pourtant, elle a en partage une longue histoire – certes conflictuelle – commune (ex. Algérie). Or, une meilleure connaissance de ces déchirures mémorielles est un préalable à la production, à terme, d’une mémoire apaisée, parce que partagée autour d’une histoire commune.

Une démarche interdisciplinaire et comparatiste

L’approche envisagée est délibérément interdisciplinaire, comparatiste, ambitieuse, tant aux plans nationaux qu’internationaux. Ce n’est pas pour répondre à tel ou tel effet de mode, mais parce que l’analyse globale et comparée des mémoires européennes, ou des mémoires en Europe, nous semble la seule à même de permettre de repérer et de comprendre les phénomènes mémoriels observables sur des espaces différents, mais qui seront abordés comme autant d’espaces emboîtés. Aujourd’hui, les espaces mémoriels sont en effet extrêmement poreux : ils dialoguent et se répondent. Les rapports au passé nomadisent ainsi souvent d’une société à l’autre. Mais la comparaison permet également de rendre compte du caractère croissant d’une internationalisation véritable de certains phénomènes mémoriels (comme celui par exemple développé autour de la Shoah ou de la Croix Rouge). En outre, de nombreuses interrelations, des croisements, des chevauchements historiques et mémoriels interviennent ; et les mémoires locales, nationales et transnationales sont très souvent enchevêtrées.

Notre projet propose donc d’aborder les musées en tant qu’espaces mémoriels dynamiques et parties prenantes eux-mêmes d’une dynamique mémorielle globale : pour chaque étude de cas, nous nous intéresserons plus particulièrement aux entrepreneurs de mémoires muséales, aux débats ayant entouré et entourant les constructions d’édifices muséaux, aux mises en scènes elles-mêmes des mémoires (et des amnésies), aux messages exposés et exprimés dans les salles d’exposition, aux objets montrés, aux produits dérivés, aux brochures de présentation, aux sites web des musées, etc. ; enfin, aux destinataires et aux publics auxquels sont adressés ces différents récits mémoriels. La question de la réception nous intéressera particulièrement. Nous essaierons de mesurer l’impact mémoriel et/ou historique des musées.

 visite scolaire Caverne du Dragon

Une visite de scolaires à la Caverne du Dragon
(source : Caverne du Dragon – Musée du Chemin des Dames)

Pour autant, il n’est toutefois et évidemment pas question de vouloir tout traiter. Comme cela apparaît ci-dessous, les chercheurs rassemblés dans le programme présenté ont d’ailleurs d’ores et déjà déterminé leurs cibles prioritaires ; un certain nombre de musées sont même clairement désignés comme devant faire l’objet d’études spécifiques dans le cadre de ce projet. En outre, la plupart des chercheurs interviendront sur plusieurs espaces. Au total, il s’agit d’un programme de recherche effectivement collectif, interdisciplinaire (histoire, sociologie, linguistique, muséographie, muséologie, sciences politiques, didactique) et international.

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